J'aimerais bien commencer ce billet en disant que je vais vous parler abondamment de moi et de ce qui fait mon bonheur en ce moment. Hélas, ce ne sera pas le cas. J'ai bien quelques affinités avec Louis XIV, mais ce n'est pas à moi qu'il adressait ces quelques mots, ni à moi qu'il pensait en s'adressant à celui qui lui avait créé de si beaux jardins.
L'un des points que j'ai en commun avec le roi Soleil, c'est que j'essaie de transformer ce qui m'entoure, ce sur quoi je peux avoir une certaine influence. Je n'ai donc pas le temps d'être heureux en ce moment ; je ne m'en vante pas, je constate. Je l'ai dit déjà : moi qui rêve d'innocence et de jeux d'enfants, je deviens membre ou responsable d'un comité dès que je me présente quelque part. Quand les comités n'existent pas, je les crée ! N'est-ce pas La Bruyère qui disait qu'il fallait, en France « beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rien faire » ? Je n’ai jamais eu de passeport français, mais je me sens assez français pour me sentir visé par cette citation de La Bruyère. Il y a fort probablement au fond de moi un grand sentiment de culpabilité judéo-chrétienne qui me pousse à agir et à travailler plutôt qu’à lire, méditer, écrire…
Depuis huit ans je suis membre d’une association professionnelle dont on ne peut faire partie que si l’on a réussi un examen très difficile après avoir été invité à s’y présenter si le dossier soumis a été jugé intéressant par le comité chargé de l’étudier. C’est donc dire que nous formons au sein de la profession une petite élite que certains de mes collègues voudraient pouvoir préserver jalousement comme une espèce rare, en y maintenant les privilèges réservés aux élites, ne serait-ce que l'« appellation contrôlée », le droit d'en porter le titre que l'on ajoute à la suite de son nom. Depuis près de quatre ans, je suis l’un des administrateurs de cette association ; j’y suis donc depuis assez longtemps pour avoir perçu ce qui fonctionne et ce qui pourrait être amélioré, tant sur le plan de la participation des membres aux activités de l’association que sur le plan des communications avec le milieu des affaires qui, il ne faut pas se le cacher, fournit du travail à la plupart d’entre nous. Au cours des douze derniers mois, j’ai soumis à mes collègues de nombreuses idées pour faire avancer des choses et mes efforts ont produit des résultats qui me laissent sur mon appétit. Il y a quelques semaines, j’ai proposé à des collègues qui pouvaient être intéressés à y participer de créer des comités qui seraient chargés de préparer des dossiers et de faire des recommandations aux administrateurs (dontje suis) qui auraient ainsi le pain tout mâché dans le bec : il n’y aurait plus qu’à accepter ou rejeter les recommandations des comités. Ça fonctionne : en très peu de temps, nous avons vu des résultats remarquables. Un seul exemple de ces résultats : la prochaine activité qui aura lieu dans quelques jours suscite déjà une augmentation de plus de 100 % du nombre de participants… Il y a deux semaines, le président a dû démissionner pour des raisons de santé et… je suis devenu président. Me voilà donc à la tête d’une association de professionnels qui, il y a dix ans, avait d’abord rejeté ma candidature avant de l’accepter deux ans plus tard. Tout cela pour dire qu’il m’est difficile de rester tranquille chez moi, avec mes livres, mes carnets, mes blogues et mes rosiers (virtuels, puisque je n’ai même pas de balcon) et de mettre en pratique la recette du bonheur selon le docteur Pangloss : il faut cultiver son jardin.
La référence aux derniers mots du Candide de Voltaire me rappelle un souvenir de première jeunesse. Au retour de mon premier séjour à Paris, à l’âge de vingt ans, je m’étais rendu compte que je ne savais rien, que je n’avais aucune culture et que si j’avais eu un peu de succès à Paris, je le devais surtout à ma jeunesse, à ma tête qui ne déparait pas les beaux salons et à une certaine habileté à me taire très souvent. Or, j’étais revenu à Montréal mais je comptais bien repartir afin d’aller poursuivre à Paris la grande carrière qui m’attendait : Aznavour, Bécaud, Brassens, Brel, tout ce monde m’attendait… Pour essayer de polir quelque peu le reste de paysan qui affluait à la surface, je m’étais lancé dans la lecture des bons livres : Candide était un de ceux-là, puisque l’on m’avait dit qu’il s’agissait de l’un des plus beaux textes de la langue française. Comme mon budget restreint ne me permettait pas l’achat fréquent de livres, je m’étais abonné à la bibliothèque de mon quartier et, puisque j’y étais très assidu (il le fallait bien si je voulais lire tout ce qu’il fallait avoir lu), l’une des jeunes bibliothécaires s’intéressa à moi et, en peu de temps, elle était devenue ma grande confidente. Un soir, en rentrant d’une de ces longues promenades que nous faisions dans les parcs verdoyants du quartier et au cours desquelles je lui parlais de philosophie et de mes rêves de « gloire pour me faire aimer », nous passâmes devant la maison de son patron, le bibliothécaire en chef ; celui-ci était dans le jardin devant sa maison, en train de tailler ses rosiers. Je lui fus présenté et en voyant sa mine réjouie, la couleur de sa peau qui rappelait ses roses, je pensai au docteur Pangloss, me disant qu’il devait bien avoir raison : si je ne devenais pas ambassadeur (ce qui me permettrait d’avoir mon propre jardin au milieu duquel que je pourrais rêver en promenades solitaires ou créer mon gîte d’où j’écrirais mes mémoires), le métier de bibliothécaire me semblait le deuxième plus beau métier du monde.
Puisque nous parlons de jardin et qu’au fond c’est de cela que je voulais vous parler depuis le début, il vous est sûrement arrivé, si vous ne les avez pas visités sur place, de voir des images des jardins de Versailles. Il s’agit là sans doute des plus beaux jardins, de ceux que l’on nomme les jardins « à la française » et qui ont fait la réputation de la France dans le monde.
N’étant moi-même ni jardinier, ni historien, ni même photographe, vous comprendrez que je ne vous raconterai pas l’histoire des jardins de Versailles, pas plus que je ne vous décrirai les prouesses technologiques que l’on a dû surmonter pour faire plaisir au roi Soleil et susciter l’envie des puissants de l’époque.
Le grand architecte de ces jardins, c’est André Le Nôtre, qui avait d’abord créé les jardins de Vaux-le-Vicomte et que Louis XIV a su s’attacher. On visitera avec un énorme plaisir le site officiel du château de Vaux-le-Vicomte en y admirant les magnifiques photos. Bien entendu, il faudra lire l’histoire de Nicolas Fouquet…. Je sauterai donc des étapes, car je veux vous parler d’une biographie d’André Le Nôtre, créateur des jardins de Vaux et de Versailles ; il s’agit de celle d’Érik Orsenna, de l’Académie française, Portrait d’un homme heureux, André Le Nôtre, 1613-1700, publiée chez Fayard en l’an 2000.

Bernard Pivot avait reçu à son émission « Bouillon de culture » l’auteur de cette biographie et je m’étais promis que je l’achèterais le plus tôt possible. Or quand je suis venu à Paris, en octobre 2001, je ne l’avais toujours pas achetée, ni lue. Quelques jours après mon arrivée, j’ai décidé d’aller passer quelques jours chez un jeune ami qui s’était installé à Versailles quelques mois plus tôt pour s’y rapprocher de son travail. Guillaume n’habitait pas le château, ni les célèbres jardins, mais presque : son appartement du boulevard de la Reine n’était qu’à quelques minutes de marche du château. Le jour où je devais me rendre à Versailles, j’avais déjeuné dans un restaurant du quartier Saint-Michel avec un autre ami que j’avais connu par Internet et que je rencontrais pour la première fois ; la rencontre fut très sympathique et le déjeuner des plus agréables ; puisque Sébastien devait retourner à son bureau dans une grande organisation internationale, j’en profitai pour explorer un peu le quartier que je n’avais pas revu depuis des années et pour fouiller dans les caisses de certains bouquinistes. J’y trouvai donc la biographie de Le Nôtre par Érik Orsenna, que je m’empressai d’acheter ; il me semblait essentiel d’avoir ce livre précisément ce jour-là où j’allais prendre le train pour aller à Versailles. C’est donc sur les lieux où se déroule la vie de Le Nôtre que j’ai lu sa biographie.
Érik Orsenna a beaucoup arpenté les jardins de Versailles ; il s'y repère sûrement mieux que moi : Guillaume et moi nous nous y sommes perdus ; ce fut l'une des rares fois où je louai les vertus du téléphone portable, car nous devions rencontrer Sébastien, pas le même qu'à Saint-Michel, venu de Plaisir, tout à côté, pour faire la connaissance de Guillaume et passer un peu de temps avec nous ; avec le téléphone nous avions pu joindre Sébastien dans le train et changer le lieu de rendez-vous : je le vois encore arriver de loin alors que nous l'attendions près de la statue équestre du monarque quatorzième. J'ai encore à la bouche le goût des crêpes bretonnes que nous sommes allé manger sur une terrasse près de la gare... Sur la quatrième de couverture de ce livre consacré à Le Nôtre, Orsenna écrit :
« À Versailles, souvent je tends l’oreille, rêvant de retrouver une amitié, une conversation quotidienne et qui dura trente-cinq ans. Entre Louis XIV et André Le Nôtre. Le monarque le plus puissant à qui tout doit céder, même le temps. Et l’homme de la terre, le saisonnier, celui qui reste du côté de la nature même s’il a la force comme personne avant lui.
« Ensemble ils ont écrit le plus grand livre du monde — mille hectares —, le roman du Soleil incarné. La seule histoire occidentale qui impressionnait Quianlong, l’empereur de Chine, le créateur du Jardin de la Transparence parfaite. »
Moi qui aime les jardins, les promenades et les confidences, je ne sais lequel des deux j’envie le plus : Louis XIV ou Le Nôtre. J’ai un ami aristocrate, ou plus précisément : qui porte un titre de noblesse, mais qui n’est pas plus roi que je ne suis jardinier, avec qui j’ai souvent arpenté les sentiers du mont Royal en refaisant le monde au cours de nos conversations philosophico-culturelles auxquelles nous ne parvenions à mettre fin que très difficilement.
Ces jours-ci, absorbé par la planification et l’action, j’ai du mal à trouver du temps pour la pensée sereine, la méditation, la réflexion qui ne soit pas stratégique ; il m’est difficile de me concentrer sur la lecture de textes nouveaux. Alors j’ai ressorti cette biographie de Le Nôtre, peut-être au fond parce que son titre me fait envie. En voici un extrait, choisi au hasard :
« Ainsi, la moindre promenade devenait spectacle. La minutieuse chorégraphie des fontaines accompagnait les pas du roi, et aussi les chansons ; toute la gamme des clapotis et gazouillis, bruissements et grondements. Marchant entre ces eaux vivantes, Sa Majesté pouvait se croire, Elle qui aimait tellement la danse, le personnage d’un ballet perpétuel.
« À tant privilégier l’œil, Le Nôtre oblige, on en oublie l’ouïe. Alors que l’on jouait et chantait partout. Pas de bosquet sans un orchestre caché, pas de rafraîchissements sans sérénade. Ici on répétait l’opéra du lendemain, là on accordait des violes…
« Ouvrez le son, tendez l’oreille. Versailles n’était pas tel que nous le connaissons aujourd’hui, cet immense film muet, figé dans la glace du silence. Si l’imagination vous manque, écoutez les fontaines : c’est le seul vestige de la musique d’autrefois. »