mardi 2 novembre 2010

Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière...

et que tu retourneras en poussière.



Le premier ami d'Alexander, en importance, était certainement le Petit Prince. De sa première enfance jusqu'au moment de son départ, ils ne se sont pas quittés un instant. Et chaque soir, comme l'aviateur, je scrute le ciel à la recherche de l'étoile qui me sourira et à partir duquel un Petit Prince m'enverra ses baisers.

Cet univers poétique était le sien. Cependant, son champ d'intérêts était infiniment plus riche et diversifié. On connaît par exemple son intérêt pour l'univers d'Alexandre le Grand. Il connaissait par cœur les univers de Tolkien, de Harry Potter ; il adorait les histoires d'horreur, particulièrement celles qui l'obligeaient à se relever la nuit pour vérifier si les fenêtres étaient bien fermées. Il tutoyait Nessie, l'ami discret du loch écossais, et s'il n'a jamais pris le thé avec l'un des nombreux fantômes britanniques, ce n'est pas faute d'avoir tout essayé pour avoir ce plaisir (je suis persuadé qu'il a, au fond, souvent pris le thé avec l'un ou l'autre de ces fantômes, mais que ceux-ci étaient, comme Alexander, discrets et courtois).

Un jour, il m'avait envoyé, comme nous le faisions souvent dans les deux sens, plusieurs images qu'il aimait. Parmi celles-ci, il y avait de tendres petits lapins, de délicieuses choses à manger et puis... une image qui m'avait beaucoup angoissé : la grande Faucheuse marchant sur la neige... Cet univers-là l'intéressait aussi et il aimait les belles images qu'avaient su créer de nombreux artistes.



Nous parlions parfois des légendes anciennes. Il connaissait bien, notamment, plusieurs légendes celtiques. Je ne sais plus par quel détour de la conversation nous en sommes arrivés à parler de l'Ankou (certains écrivent « Ankhou », avec un h).

Selon la légende, que l'on retrouve aussi bien en Bretagne qu'en Irlande, en Écosse et au pays de Galles, je crois, l'Ankou personnifie la grande Faucheuse. Généralement représenté sous la forme d'un squelette vêtu de noir, l'Ankou porte un grand chapeau de feutre noir à larges bords, deux chandelles à la place des yeux, et arbore une faux qu'il prend bien soin d'aiguiser à l'aide d'un os humain et qu'il lance devant lui pour atteindre les victimes qu'il a désignées.

Il parcourt les campagnes debout sur sa charrette à deux chevaux ; le grincement des essieux n'est pour personne un bon présage. Si on se trouve sur son passage, si on lui parle, si on entre en contact avec lui, quelle qu'en soit la façon, il est certain que nos heures, nos minutes sont comptées.

L'Ankou ne s'intéresse qu'au corps de ses victimes ; il laisse le diable s'occuper de leur âme. Et il faut redoubler d'efforts pour l'éviter le 31 décembre surtout car la dernière personne à mourir dans chaque paroisse deviendra l'Ankou de l'année suivante.

Je trouve qu'il s'agit d'une légende intéressante, que l'on apprécie davantage quand on se porte bien et que l'on n'est inquiet pour la santé de personne. Elle fait partie des légendes qui donnent un sens aux fêtes d'Halloween et du deux novembre. On peut préférer chercher le sens ailleurs. Les églises chrétiennes, notamment, préfèrent imposer d'autres croyances pour remplacer les célébrations païennes. Il y a en ce moment un mouvement qui veut que l'on affiche des images de saints, particulièrement ces jours-ci, pour essayer de remplacer les images de citrouilles et autres symboles macabres autour d'Halloween. Sans accorder trop d'importance aux croyances elles-mêmes, je commence à comprendre davantage le besoin de narguer la grande Faucheuse et de faire la fête le 31 octobre. Comme je regrette encore de n'avoir jamais pu célébrer cette fête avec Alexander (en 2008, il avait tout préparé comme il le faisait chaque année et, la veille il avait dû s'absenter...)


Ne pouvant, en ce jour consacré aux personnes disparues, me recueillir devant les cendres de mon Petit Prince, je m'associerai en pensée à ceux qui l'aiment et qui seront présents. Des bougies brûleront toute la journée, toute la nuit, comme toutes les nuits. J'irai chercher des roses roses, celles qu'Alexander aimait tant.

7 commentaires:

RAnnieB a dit…

Il y a chez moi un petit prince qui vit pour l'Halloween. C'est sa journée préférée de l'année. Il la préfère même à Noel.

Cette année, à peine était-il entré avec son énorme sac de bonbons, encore couvert de son maquillage de lutin diabolique, qu'il m'annonçait quel serait son déguisement pour l'an prochain.

Mon petit prince, comme la majorité des enfants, n'en a rien à cirer de fêter les sorcières ou les saints. Il veut simplement s'amuser et se gaver de bonbons.

La vie est si simple à travers les yeux des enfants. Comme nous l'enseignait St-Exupéry, le secret est de ne pas les perdre une fois devenu adulte.

Alcib a dit…

RAnnieB : Il a tellement raison, ton Petit Prince au prénom si beau ! Je crois que c'est un privilège de vivre cela avec un enfant et, à défaut de participer soi-même aux célébrations, d'encourager, d'aider ceux qui ont toujours leur âme d'enfant et qui veulent faire la fête.
Je suis persuadé que chez toi l'esprit d'enfance sera toujours présent.

Erwan a dit…

Étonnant que tu connaisses l'Ankou!

En Bretagne ça fait parti de la culture, vu qu'en plus la Bretagne a été re-catholisée tardivement (au XVIIeme).

J'ai lu un livre sur les légendes et superstitions associées, qu'un écrivain avait récoltées auprès d'une génération maintenant disparue. Bon, par contre j'étais chez mon oncle, dans une chambre sous les toits et à un bon 50m (dans les couloirs) à pied de la première chambre habitée, et il était 23h quand j'ai commencé!

Ce n'était donc pas super brillant, mais je me souviens de linge fraichement lavé qui pesait bien plus lourd que son poids normal, d'ornières devant des maisons, etc.

Il y a des croyances et dictons bretons reliés à la mort que je connais mais que je ne veux évoquer, parce que j'y crois sans doute, et parce que le sujet m'est tabou.

Alcib a dit…

Erwan : C'est Alexander qui m'a parlé de l'Ankou. J'avais peut-être entendu parler de ce personnage ou lu quelque chose à son sujet, mais je ne m'en souvenais pas. Je m'en souviens et je m'en souviendrai toujours parce que c'est Alexander qui m'en a parlé. Alexander était vraiment anglais mais les légendes celtiques l'intéressaient aussi : l'Irlande, l'Écosse, le pays de Galles, ce sont des voisins, des proches. Et puis Alexander connaissait un peu la Bretagne car son père y a eu une maison durant plusieurs années ; Alexander allait y passer des vacances.
Alexander avait une culture incroyable et s'intéressait à tant de choses ! Il se passionnait autant pour une fourmi, une fleur, etc., que pour la mythologie, l'histoire, la poésie, etc... Je disais toujours que nous aurions pu vivre ensemble cent cinquante ans et que nous n'aurions pas fini d'explorer nos sujets de conversation...

Cette légende du nocher, du passeur, existait déjà dans la mythologie grecque. Il y avait, par exemple, Charon (ou Caron), qui faisait traverser le Styx sur sa barque... Bachelard a écrit que toutes ces âmes n'allaient qu'aux Enfers car « il n'y a pas de nautonier pour le bonheur ».

Je comprends que la lecture de ces légendes la nuit, surtout quand tu te sens un peu isolé, à la campagne, ne favorise pas la sérénité ni le sommeil.

Et, comme je le disais dans l'article, ce sont des sujets que l'on apprécie mieux quand on se sent bien, que l'on ne s'inquiète pour la santé de personne...

Erwan a dit…

Les Bretons sont évidemment des Celtes! Chassés de la Grande-Bretagne par les Anglo-Saxons pour se réfugier en "Petite Bretagne" (Trégor, Léon, Cornouaille sans "s" :D). Et puis il y a eu d'autres mouvements de population: ma grand-mère était d'origine irlandaise!

Certaines de ces légendes ou superstitions sont vraies. Je suis jeune, je suis scientifique... pourtant, j'y crois. En cherchant (et trouvant!) une explication rationnelle, mais souvent la sagesse et l'observation des anciens valaient bien des théorèmes.

La barque c'est plus le passage, comme le tunnel blanc dont on parle plus maintenant. La charrette a une connotation bien plus sinistre je trouve. Elle n'amène nulle part, on est donc voués à errer sans fin. C'est ce que je trouve bien plus "terrifiant" par rapport à la barque égyptienne ou grecque.

Les croyances celtes ont quelque chose de macabre, noire, qui les rendent plus intéressantes que les autres.

Dans un registre plus joyeux, connais-tu les légendes des menhirs qui se déplacent? Et des princesses qui traversèrent la mer dans des auges en pierre?

Alcib a dit…

Erwan : Je suppose que lorsqu'on est élevé avec le récit de ces légendes, et surtout quand les liens familiaux sont forts, que les grands-parents sont très présents, il est facile de ne plus voir très bien la démarcation entre l'histoire et la légende.

J'avais une grand-mère irlandaise, mais je ne l'ai pas très bien connue. Elle était déjà âgée quand je suis né et comme ses enfants avaient eux-mêmes de nombreux enfants, elle n'était pas très présente pour chacun d'entre eux.

Tu as raison : la charrette est beaucoup plus sinistre que la barque. La barque accueille les âmes qui se présentent pour la traversée, alors que l'Ankou parcourt la campagne pour y faire et recueillir des victimes ; et comme il ne s'intéresse qu'aux corps, laissant les âmes au diable, c'est encore plus désespérant.

Je connais les menhirs, mais pas les légendes auxquelles tu fais allusion. Alexander m'en aurait peut-être parlé, s'il avait en eu le temps.
Je n'ai pas eu le temps de le faire encore, mais j'essaierai d'en apprendre davantage sur ces menhirs et ces princesses...

Alcib a dit…

Je trouve qu'il est plus intéressant de parler de ces légendes avec quelqu'un que de, seul dans son coin, lire à leur sujet.