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lundi 4 août 2008

Mon arbre, ton arbre... notre vie

Je suis né à la campagne et j'y ai grandi jusqu'à l'âge de 15 ans. Autour de la maison, il y avait un jardin, des bâtiments de ferme, des champs et, pas très loin, la forêt. De quelque côté que l'on regarde, on voyait des arbres, des conifères, surtout, des pins, des sapins, des épinettes, mais aussi des érables, des bouleaux, des trembles, des noisetiers... En fait c'est mon père qui, le premier, avait défriché ce coin de forêt pour y construire d'abord une habitation rudimentaire, faite de troncs d'arbres qu'il avait lui-même abattus, cabane dans laquelle sont nés les premiers de mes frères et de mes soeurs. Par la suite, mon père a construit la maison dans laquelle j'ai vécu de ma naissance jusqu'à quinze ans, avec deux parenthèses. Ce n'était pas un château ni un manoir luxueux, mais c'était une jolie maison de campagne avec une grande galerie qui courait sur trois côtés. Je ne me souviens pas moi-même du temps où nous n'avions pas encore de voisins établis sur des terres voisines qu'ils avaient aussi défrichées et ensemencées.

Quand on vit à la campagne, surtout quand on y est né, les arbres, les plantes, ça nous semble tout naturel ; on en jouit sans trop se rendre compte de la chance que l'on a. Puis, quand on doit, pour « gagner sa vie », s'installer dans les grandes villes, vivre entre l'asphalte et le béton, avec quelques arbres qui essaient tant bien que mal d'humaniser tout cela, on se rend compte du privilège que l'on avait de vivre parmi les plantes, de voir grandir les arbres, d'observer les saumons et les truites frétiller dans la transparence des rivières voisines, d'admirer les bêtes, grandes ou petites, qui peuplent les forêts...

À Montréal, il y a longtemps que j'habite au pied du mont Royal. Quand j'ai besoin de respirer, de retrouver la sérénité, j'ai souvent eu le réflexe d'aller marcher sur le mont Royal. La végétation, les oiseaux et petites bêtes qui aiment ce grand parc autant que moi, me font rapidement oublier le rythme trépidant de la ville ou les agitations de l'esprit et du cœur. Après avoir marché un moment dans les sentiers, après avoir bien senti le sol sous mes pieds, j'aime retrouver « mon » arbre, quelque peu à l'écart et m'y appuyer. Bien adossé à son tronc, il me semble sentir monter en moi une énergie nouvelle comme si mes pieds la puisaient dans le sol, près des racines de l'arbre, et comme si cette énergie grimpait dans le tronc de l'arbre et passait directement en moi au contact de ma colonne vertébrale. Je peux rester ainsi très longtemps, adossé à cet arbre, à refaire le plein d'énergie et à refaire le monde de mes rêves.

Je sais que je ne suis pas le seul à sentir le végétal en moi. J'en parlais récemment avec quelqu'un que j'aime beaucoup ; il me disait accorder aussi beaucoup d'importance à ce contact, à ce ressourcement de l'énergie venant du sol, passant par la végétation et par les arbres.

Sur le plan de la symbolique, avec ses racines s'enfonçant dans le sol et ses branches s'élevant vers le ciel, l'arbre est un symbole de vie, comme s'il était un lien entre la Terre et le Ciel, entre l'humain et le divin. Dans La fugue du petit Poucet, Michel Tournier le dit très bien : « Plus vous voulez vous élever, plus il faut avoir les pieds sur terre. Chaque arbre vous le dit. »

Comme la vie de l'arbre est généralement plus longue que celle de l'homme, on en fait aussi un symbole de renaissance, de fertilité et d'éternité. D'ailleurs, de nombreux parents ont la sagesse, à la naissance d'un enfant, de planter un arbre, en espérant les voir grandir ensemble, le plus longtemps possible.

Les arbres sont, pour diverses raisons, importants dans nos vies personnelles, mais leur présence est essentielle à la survie de la planète sur laquelle nos vivons, pour l'air qu'ils contribuent à purifier, pour la lutte contre le réchauffement et contre la désertification, etc.

La plupart des photos proviennent d'ici

S'il m'arrive souvent de me sentir en communion avec les arbres, je crois que je suis aussi comme le renard du Petit Prince. Je m'intéresse aux choses que me font découvrir ceux qui m'ont apprivoisé ou aux choses qui me rappellent ceux que j'aime. Il y a quelque semaines déjà, mon ami Poeri (dont ce sera l'anniversaire ce mardi 5 août) m'a envoyé des liens vers un film d'animation que l'on peut retrouver sur Internet, film qui a obtenu un grand succès au cinéma et que l'on a pu voir aussi à la télévision. Il s'agit du film d'animation qu'a réalisé le dessinateur québécois Frédéric Back sur une nouvelle de l'écrivain provençal Jean Giono, « L'homme qui plantait des arbres ».

Je n'avais encore jamais eu la patience de regarder au complet le film à la télévision mais, puisque Poeri attirait mon attention sur ce film comme résultat d'une superbe collaboration québéco-provençale, je me devais de le regarder au complet. On peut le trouver en deux parties, je crois, sur Dailymotion (la suite sera annoncée sur la page ; je crois même qu'il y a une version anglaise)ou encore en une seule partie sur Sub (le film dure environ 30 minutes). La narration est assurée par l'excellent Philippe Noiret. La combinaison du texte, de Giono son message, les dessins et l'animation de Frédéric Back et la voix de Noiret font de ce film un document très poétique et très touchant. On aurait tout de suite envie de de prendre ce qu'il faut et d'aller planter des arbres parout où l'Homme a détruit la nature, partout où la Terre a besoin de respirer et de boire..

De plus, comme il s'agit d'un très beau texte de Jean Giono et que ce texte est du domaine public, on pourra lire ici le texte intégral, en français, en anglais ou en russe, je crois.

Je ne sais pas pourquoi Peter Doyle, qui a fait la traduction anglaise, a traduit « tendres comme des adolescents et décidés » par « they were as tender as young girls, and very determined. » C'est comme si, dans son esprit, des adolescents tendres étaient forcément des jeunes filles ! On devrait le priver de sa nationalité anglaise... à moins qu'il ne soit aux États-Unis. Traduttore, traditore, disent les Italiens. « Tout décodage est un autre encodage », me disait hier un ami très cher. Traduire, c'est trahir, en voici donc une preuve supplémentaire.

Message personnel : Quelqu'un que j'aime énormément doit subir aujourd'hui des soins médicaux qui ne sont pas agréables mais nécessaires. Il ne rentrera pas dormir chez lui ce soir. S'il lit ces mots, qu'il sache, encore une fois, que si la distance m'empêche d'être là en personne, j'y serai entièrement de cœur et d'esprit.

samedi 12 mai 2007

Rien qu'un homme...

« Si je range l'impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » (Jean-Paul Sartre, Les mots)

Rien qu'un homme... c'est déjà pas mal !

J'ai souvent du mal à écrire ce que je ressens. Il m'est plus facile, je crois, d'aider quelqu'un, même s'il m'est presqu'inconnu, à identifier et à exprimer ce qui ce passe en lui, comme s'il m'était plus naturel de me mettre dans la peau de l'autre que de savoir ce qui vibre dans la mienne.

N'ayant pas été exposé à la poésie, ni dans mon adolescence ni dans ma première jeunesse, je n'ai pas développé d'intérêt particulier pour cette forme d'expression. J'ai bien découvert et apprécié, au début de la vingtaine, quelques poèmes de Verlaine, de Rimbaud, et de Baudelaire, surtout, mais je n'ai jamais été moi-même tenté de les imiter. Au cours de certaines conversations sur MSN, avec le Vincent de Nantes que j'évoquais l'autre jour, il m'est arrivé de chercher avec lui le mot juste qui lui manquait pour faire la rime et terminer un poème qu'il composait tout en poursuivant à l'écran le dialogue avec moi. J'admire la facilité avec laquelle ce jeune homme écrit de très beaux poèmes ; j'espère qu'un jour, il fera un receuil de certains de ces poèmes afin de les rendre accessibles à des lecteurs qui ne sont pas forcément des intimes.

Moi qui suis plutôt autodidacte (j'avais quitté l'école à seize ans), je me suis réfugié un jour dans les livres pour fuir un monde dans lequel je ne me reconnaissais pas et pour tenter de me forger une identité qui correspondait davantage à ma sensibilité. À travers les livres, je n'ai pas vraiment appris à vivre, mais j'ai un peu appris comment d'autres pouvaient vivre. Au fond, j'ai peut-être plus rêvé autour des livres que je n'en ai fait la lecture intelligente. Si ces lectures désordonnées ont parfois créé des tempêtes sous ma calotte crânienne, ces tempêtes n'ont toutefois jamais été très longues et n'ont pas fait trop de dégâts. Elles m'auront procuré, au fil des ans, une certaine culture générale qui, forcément, est pleine de cratères ; si on devait comparer cette culture à un fromage, il ressemblerait davantage, par la dimension de ses trous, à un emmenthal québécois qu'à un gruyère suisse.

Entre seize et vingt ans, j'ai voulu devenir chanteur. À défaut de pouvoir réciter Virgile, Racine ou Baudelaire, je connaissais les textes de nombreuses chansons. Je me souviens qu'avec certains de mes amis, il nous arrivait souvent de nous parler en chansons : pour exprimer ce que nous voulions dire, il nous suffisait de trouver un extrait de chanson qui disait le plus précisément ce que nous avions à l'esprit et de le chanter ; pour répondre, l'autre faisait de même. La chanson est sans doute à la poésie ce que Nutella est au chocolat...

En écrivant ceci, un souvenir me revient, qui semblait assez bien enfoui dans un coin poussiéreux de ma mémoire. J'avais seize ans et, arrivant dans un nouveau quartier, je fis la connaissance de quelques filles et garçons du voisinage avec qui mes soeurs, plus sociables que je pouvais l'être, avaient établi des liens. En quelques semaines seulement, nous nous rendions visite les uns aux autres, comme le font sans doute bien des adolescents. J'entrai ainsi dans l'intimité des familles, qui me furent de précieux laboratoires d'observation.

Or, l'un de ces garçons de mon âge avait une grande soeur ; elle devait bien avoir plus de vingt ans. J'ai appris un jour que cette grande soeur avait rompu ses fiançailles avec le frère d'un autre jeune voisin. Il ne me serait pas venu à l'esprit d'essayer de la consoler, mais elle m'invita à le faire : il nous arriva à quelques reprises d'aller ensemble au cinéma et d'aller ensuite manger au restaurant, après quoi je la raccompagnais chez elle, chez ses parents. Sans doute savait-elle bien que notre relation n'était pas faite pour durer (je crois qu'elle se servait un peu de moi pour rendre jaloux l'ex-fiancé, mais je crois aussi qu'elle se plaisait en ma compagnie : je pouvais être drôle, amusant...). Or, pour ne pas me faire perdre mon temps, peut-être, elle m'apprit à embrasser sérieusement, c'est-à-dire : avec la langue.

C'est tout de même étrange que j'aie presque oubié cet épisode de mon adolescence, alors que je me souviens très bien qu'avec elle aussi, il y avait ce jeu, qui l'amusait beaucoup, de nous parler en extraits de chansons.

Ce samedi soir, pendant que je transcrivais des notes, j'ai entendu une chanson que j'avais sans doute entendue très souvent du temps où j'écoutais beaucoup les stations de radio qui présentaient des chansons françaises (je dois dire que depuis plusieurs années, je n'écoute pratiquement à la radio que de la musique classique). Or, sans savoir pourquoi, en entendant ce soir cette chanson, j'ai dû me retenir pour ne pas éclater en larmes. J'ai essayé de comprendre ce qui se passait et j'en suis venu à la conclusion que cette chanson, ce soir, exprimait un constat qui n'était peut-être pas encore tout à fait clair en moi.

D'une part, il y a l'idée que « je suis un homme », et non plus un garçon qui ne grandit pas. Et, d'autre part, il y a cet homme qui a vécu, qui se rappelle « que la vie fut belle de temps en temps » et qui ne saura plus « taire bien longtemps ce que [lui] coûtèrent ces beaux moments ». Et si « j'ai perdu mon coeur depuis longtemps », qu'on me pardonne « si je ne sais plus que faire semblant » et « si je n'y crois plus que de temps en temps ».

J'aurais voulu insérer ici le fichier musical avec l'interprétation de la chanson, mais je ne le trouve pas [ajout du 7 septembre 2008 : j'ai trouvé la chanson sur Deezer].



En voici les paroles :
Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
Qui traîne sa vie aux quatre vents
Qui rêve d'été et de printemps
Lorsque vient l'automne et les tourments
Mais c'est monotone, monotone
De me supporter depuis si longtemps
Et la même gueule et le même sang
Coulant dans mes veines d'un même courant
Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
J'ai perdu mon cœur depuis longtemps
Et qu'on me pardonne, me pardonne
Si je ne sais plus que faire semblant
Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
J'ai brûlé mes ailes aux soleils brûlants
J'ai fermé ma porte, oui qu'importe
Pour cause de rêve ou de testament
Si je me rappelle, me rappelle
Que la vie fut belle de temps en temps
Je ne saurai taire pour bien longtemps
Ce que me coûtèrent ces beaux moments
Mais y a rien à faire, rien à faire
Car je sais trop bien qu'au premier tournant
Au premier sourire, au premier bon vent
Je retomberai dans le guet-apens
Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
Et j'aime la vie si je m'en défends
Elle le sait bien cette poltronne
Qui donne toujours et toujours reprend
Et qu'on me pardonne, me pardonne
Si je n'y crois plus que de temps en temps
Je sais que personne, non personne
N'a jamais su dire le chemin des vents
Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
Et je vais ma vie au gré des vents
Je crie, je tempête et je tonne
Puis je m'extasie au premier printemps
Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
Entre goût de vivre et goût du néant
Entre Dieu et Diable, il faut voir comme
Je plie, je succombe et je me repens
Je ne suis qu'un homme, rien qu'un homme
Et je vais ma vie au gré des vents
Et qu'on me pardonne, me pardonne
Si je n'y crois plus que de temps en temps.


Les paroles et la musique sont d'Alain Barrière (1970)
Éd. Bretagne.