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dimanche 21 février 2010

Coeur d'artichaut

Alexander disait de lui-même qu'il était « un coeur d'artichaut ». Dans son esprit, surtout s'il l'utilisait pour se décrire lui-même, cette expression ne signifiait pas « tomber facilement amoureux, être volage », mais plutôt : « avoir le coeur tendre, s'émouvoir facilement, avoir rapidement les larmes aux yeux ». L'expression m'est revenue à l'esprit ce dimanche matin après avoir fondu en larmes en entendant par hasard une vieille chanson. Je n'ai pas compris immédiatement ce qui a déclenché ce torrent mais en faisant le lien entre la chanson et ce qui occupait mon esprit depuis mon réveil, j'ai compris. Depuis plusieurs jours, je me remémore des extraits du Petit Prince, sans relire le texte lui-même, en essayant d'en comprendre le sens profond.
Le Petit Prince a toujours été, dès ses premières années, non seulement l'un des livres préférés d'Alexander, mais son personnage principal vivait vraiment avec lui, en lui. « Le Petit Prince est un ami très cher », écrivait-il le printemps dernier. Il n'est pas le seul à aimer ce livre, cette histoire, ce conte, ce traité de philosophie, car Le Petit Prince est, immédiatement après la Bible, le livre le plus vendu au monde. Mais, comme le dit si bien le renard, « on ne connaît que les choses que l'on apprivoise » : nous pourrions être des millions, des milliards à aimer Le Petit Prince, la relation de chacun avec l'esprit du Petit Prince sera toujours unique puisque chacun, s'il veut le connaître, devra l'apprivoiser à sa manière.
Depuis près de deux ans, et plus particulièrement ces jours derniers, j'essaie de distinguer ce qu'il y a du Petit Prince en Alexander et pourquoi ce livre me touche autant moi-même. Il y a dans ces pages beaucoup plus qu'une jolie histoire pour les enfants, beaucoup plus qu'un beau conte pour les adultes : ce livre contient une philosophie de vie, accessible à tous ceux qui voudront se donner la peine de l'apprivoiser.
Ce dimanche matin, je réfléchissais plus précisément à deux qualités essentielles du Petit Prince : l'importance d'être tout entier dans l'instant présent et l'importance de conserver son coeur d'enfant. Alexander possédait au plus haut point ces deux qualités ; grâce à lui, j'ai appris et j'apprends encore à les approfondir.

Je crois que ce qui a déclenché la crise de larmes de ce dimanche matin, c'est le lien qui s'est fait à mon insu entre les paroles de cette chanson et ces qualités du Petit Prince : le moment présent et l'esprit d'enfance. La chanson entendue ce matin est une chanson banale, un succès des années soixante que je connaissais en français, mais interprétée ici, sans doute dans sa version originale, en italien. Elle raconte l'histoire d'un garçon qui a grandi à la campagne, dans une maison tranquille, loin de la ville (déjà, je peux m'y reconnaître) ; il a un jour quitté la maison familiale, les arbres, les champs, ses amis, pour s'en aller vivre à la ville... Un jour il a la nostalgie de son enfance, de la maison familiale... Il pourrait l'acheter mais là où il y avait quelques maisons, des arbres, de l'herbe, une ville a poussé, faite de béton, de goudron...

Questa è la storia
di uno di noi
anche lui nato per caso in via Gluck
in una casa fuori città
gente tranquilla che lavorava.

Là dove c'era l'erba ora c'è
una città
e quella casa in mezzo al verde ormai
dove sarà
questo ragazzo della via Gluck
si divertiva a giocare con me
ma un giorno disse: "vado in città"
e lo diceva mentre piangeva
io gli domando: "amico non sei contento?
vai finalmente a stare in città
là troverai le cose che non hai avuto qui.
Potrai lavarti in casa senza andar
giù nel cortile".
"Mio caro amico" disse "qui sono nato
e in questa strada ora lascio il mio cuore
ma come fai a non capire
che è una fortuna per voi che restate
a piedi nudi a giocare nei prati
mentre là in centro io respiro il cemento
ma verrà un giorno che ritornerò
ancora qui
e sentirò l'amico treno che
fischia così.... ua ua".

passano gli anni ma otto son lunghi
però quel ragazzo ne ha fatta di strada
ma non si scorda la sua prima casa
ora coi soldi lui può comperarla
torna e non trova gli amici che aveva
solo case su case catrame e cemento

là dove c'era l'erba ora c'e
una città
e quella casa in mezzo al verde ormai
dove sarà
non so, non so perché continuano
a costruire le case
e non lasciano l'erba, non lasciano l'erba
non lasciano l'erba, non lasciano l'erba
e non so se andiamo avanti così
chissà come si farà
chissà chissà come si farà.


Si vous avez quelque peu la nostalgie des années soixante, de la télévision en noir et blanc, écoutez et regardez Adriano Celentano interpréter
Il ragazzo della via Gluck (le garçon de la rue Gluck)

Françoise Hardy a repris cette chanson, intitulée
La maison où j'ai grandi.

La chanson elle-même n'a pas vraiment d'importance ; ce qui a déclenché la crise de larmes, c'est l'évocation de l'enfance à la campagne, associée à l'esprit de l'enfance. J'ai vivement ressenti l'absence de mon complice de l'enfance retrouvée, de mon inspiration...


Ce dimanche soir, j'ai croisé l'une de mes voisines qui m'a prêté un exemplaire du Petit Prince en bandes dessinées. J'ai ouvert l'album vers la fin, aux dernières pages, et j'ai dû le refermer aussitôt ; je ne pouvais pas relire ces mots évoquant le serpent, la morsure... « Ça ne fit même pas de bruit... »

Plus tard, en fin de soirée, je suis sorti sur le trottoir, quelques minutes ; j'ai cherché les étoiles, tout particulièrement celles qui rient car un Petit Prince y habite... Il m'a fallu un moment avant d'en trouver une, puis une autre... L'une d'entre elles scintillait vraiment ; sa lumière semblait vaciller comme la flamme d'une bougie dans le vent (« A Candle in the Wind »).
« Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. » (Le Petit Prince)
« La nuit, tu regarderas le ciel, la Lune, les étoiles ; tu verras que je t'envoie des baisers. (Alexander)

mardi 25 août 2009

Anniversaires

Il me semble que c'était hier... Il y a pourtant un an, le 25 août 2008, je venais à peine de me réveiller, j'étais en train de préparer mon petit déjeuner, quand le téléphone a sonné : c'était un fleuriste qui voulait vérifier s'il y aurait quelqu'un pour recevoir les fleurs qui m'étaient destinées. Après avoir confirmé que j'y serais, j'ai raccroché, en me demandant qui donc pouvait bien m'envoyer des fleurs. À vrai dire, je m'en doutais un peu. Mais quand, dans les minutes qui ont suivi, j'ai vu arriver toutes ces magnifiques roses, j'ai tout de suite su qu'elles étaient de lui.

J'étais si heureux ! Et j'avais si hâte qu'il rentre à la maison, après une longue journée de travail à l'urgence et quelques heures passées au chevet de sa grand-mère qu'il avait fait admettre à son hôpital et qui allait y passer quelques semaines au cours desquelles Alexander serait là, chaque jour avant ou après son travail. J'avais hâte de le remercier et, comme je savais que sa journée aurait été difficile, j'avais hâte de pouvoir lui redire combien je l'aimais et d'essayer de lui faire oublier la fatigue, l'angoisse... Je ne sais pas si j'y parvenais toujours, mais je suis sûr que ces quelques heures de conversation que nous avions pratiquement chaque jour étaient pour lui, comme pour moi, des rendez-vous d'amoureux plus importants encore que l'alimentation et le sommeil. S'il prévoyait être en retard, ne serait-ce que de cinq minutes, il trouvait le moyen de me prévenir.

Cette journée d'anniversaire, l'an dernier, aura donc été faite de joie, de moments de tendresse partagée, mais je ne peux pas m'empêcher de penser aussi combien cette journée avait été difficile pour lui ; même s'il n'en parlait pas, je sentais la fatigue, l'inquiétude, l'angoisse. Je sais qu'il aurait voulu que nous puissions célébrer mon anniversaire dans d'autres conditions. Et moi je n'aurais voulu qu'une chose : pouvoir le serrer dans mes bras et lui faire oublier toute sa peine. Cette année, il n'y aura pas de fleurs, il n'y aura pas d'anniversaire, sinon l'anniversaire de cet anniversaire. Je penserai à tout l'amour que j'ai reçu, à tout l'amour que nous avons partagé, en essayant de ne pas trop penser à tout ce que nous n'avons pas eu le temps de vivre ensemble.

Quelques jours plus tôt, Alexander m'avait envoyé de Bordeaux
une carte postale, la première qui me livrait son écriture. Il avait mis tellement d'attention, tellement d'amour dans le choix de la carte, le choix du timbre... Je savais que rien n'était laissé au hasard : le violet de l'image reprenant la couleur que j'utilisais en lui écrivant, le timbre illustrant la fondation de Québec, son écriture au stylo-plume Montblanc... Je me réjouissais d'avance de ces quelques jours qu'il allait passer à Bordeaux, en pensant au château où il irait rencontrer le châtelain, voir la vigne et acheter du vin ; il m'avait dit vouloir, si c'était possible, assister à un ballet... Mais ce séjour avait été rendu difficile par l'inquiétude que lui avait apportée dès le premier matin un appel téléphonique venu d'Angleterre ; il avait vécu cette journée dans l'attente et l'anxiété. Le soir venu, même s'il ne voulait pas m'en parler, car Alexander essayait toujours de ne pas « embêter » les autres avec ses craintes, ses préoccupations, il m'avait écrit une longue lettre pleine d'amour que j'ai relue ces derniers jours et qui, malgré tout, laissait transparaître sa détresse. La journée avait été difficile, il était inquiet, il se sentait seul dans cette belle et grande ville (où il voulait retourner avec moi) et il aurait tellement voulu que je sois là pour le serrer dans mes bras. Quand il pensait à moi, disait-il, il sentait la force et le courage remonter en lui. Oui, j'aurais voulu être là ce soir-là, et tant d'autres soirs.

De Bordeaux aussi, il avait expédié un colis qu'il avait apporté de Londres et qui m'était destiné. Le colis contenait de nombreux petits objets, absolument charmants, chacun plein de sens et exprimant tout son amour, mais il contenait surtout
un adorable petit lapin à qui Alexander avait expliqué qu'il allait faire un long voyage, traverser l'Atlantique, et qu'il serait reçu par « un gentil monsieur » qui allait l'aimer toujours et lui donner tous les jours plein de câlins. Ce petit lapin a toute une histoire qui mériterait à elle seule un billet, que j'écrirai peut-être un jour. Il évoque notamment cet autre petit lapin. Quand vint le temps de lui trouver un nom, j'ai suggéré à Alexander une liste de prénoms qui, bien entendu, devaient être des prénoms anglais. Parmi eux, il y avait celui de « James » ; immédiatement, Alexander m'a dit que mon lapin ne pouvait pas s'appeler James car c'est ainsi qu'il appelle son aspirateur. Finalement, j'ai retenu le premier prénom auquel j'ai pensé, le plus beau de tous : Alexander. Mon merveilleux amoureux était content de ce choix. J'ai relu il y a deux jours plus de deux cents pages de correspondance (pour le mois d'août 2008 seulement, sans compter les heures de conversation quotidienne) ; dans l'un de ses messages, Alexander disait qu'il était heureux que j'aie donné son prénom à notre petit lapin car ainsi, disait-il, « je serai toujours près de toi, avec toi ». Ces mots prennent aujourd'hui un sens plus dramatique que celui que j'avais voulu comprendre il y a un an. De toute façon, Alexander dort avec moi toutes les nuits et il est avec moi à chaque instant.

mardi 15 novembre 2005

Question d'identité

Relu ce matin une phrase de Camus, que j’avais sans doute notée de mémoire après l’avoir entendu à la télévision, il y a près de six ans ; cette phrase exprime très bien un immense besoin, une quête essentielle qui m’obsède depuis longtemps. Cette phrase, la voici : « Il faut des lieux pour prendre congé de l’Histoire ». C’est-à-dire qu’il faut pouvoir, à certains moments de la journée, de la semaine, pouvoir prendre du recul par rapport à l’actualité, par rapport au quotidien, savoir se retrouver, se recentrer afin de, conscient de son identité profonde, pouvoir appréhender la vie avec ses véritables valeurs, sa vision personnelle, avec le sens profond que l’on peut donner aux mots « personne » et « personnel »...