samedi 6 juillet 2019
Conversation stellaire
samedi 10 février 2018
Mieux vaut le silence...
Ou : comment parler de ses ennuis sans devoir raconter toute sa vie ?
samedi 16 juillet 2016
samedi 14 mai 2016
Questionnement existentiel
jeudi 3 septembre 2015
Rituel
lundi 26 mai 2014
... J'écris ton nom
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J'écris ton nom
Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom
Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom
Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom
Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom
Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunies
J'écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom
Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer Liberté.
Paul Éluard, in Poésies et vérités 1942 Éditions de Minuit, Paris, 1942.
Pour Éluard, ce prénom qu'il écrit partout, est féminin, celui de la Liberté. Je peux aussi l'écrire au masculin, partout : Alexander.
dimanche 4 mai 2014
Écrire pour quelqu'un
Quel émouvant témoignage ! Quelle pudeur et quelle tendresse tout au long de ce récit ! La relation avec le père occupe une grande partie de ces pages ; au delà de l'anecdote, comme le dit lui-même l'auteur dans cette vidéo sur YouTube, il s'agit d'une réflexion sur la paternité, sur la parentalité.
C'est aussi une touchante réflexion sur l'absence, sur ceux qui nous ont quitté, qu'il s'agisse de nos parents ou d'autres êtres que nous avons aimés.
J'ai versé des larmes (et j'en ai retenu bien d'autres) sur à peu près toutes les pages car, comme il est si bien écrit, « l'étrange et douloureuse survie en nous de ce qu'ont souffert les défunts » ne nous quitte pas et « va plus loin, plus profond, que la simple mémoire. »
Merci, Jean-Michel Delacomptée, que je ne connaissais pas avant que « quelqu'un », un ange sans aucun doute, ne mette ce livre sous mes yeux au moment où j'étais prêt à le recevoir.
Désormais, les livres de Jean-Michel Delacomptée seront aussi mes amis.
mardi 1 juin 2010
À quoi bon continuer ?
Tu sais ; à quoi bon, hélas !
Rester là si tu me quittes,
Et vivre si tu t'en vas ?
A quoi bon vivre, étant l'ombre
De cet ange qui s'enfuit ?
A quoi bon, sous le ciel sombre,
N'être plus que de la nuit ?
Je suis la fleur des murailles
Dont avril est le seul bien.
Il suffit que tu t'en ailles
Pour qu'il ne reste plus rien.
Tu m'entoures d'Auréoles;
Te voir est mon seul souci.
Il suffit que tu t'envoles
Pour que je m'envole aussi.
Si tu pars, mon front se penche ;
Mon âme au ciel, son berceau,
Fuira, dans ta main blanche
Tu tiens ce sauvage oiseau.
Que veux-tu que je devienne
Si je n'entends plus ton pas ?
Est-ce ta vie ou la mienne
Qui s'en va ? Je ne sais pas.
Quand mon orage succombe,
J'en reprends dans ton coeur pur ;
Je suis comme la colombe
Qui vient boire au lac d'azur.
L'amour fait comprendre à l'âme
L'univers, salubre et béni ;
Et cette petite flamme
Seule éclaire l'infini
Sans toi, toute la nature
N'est plus qu'un cachot fermé,
Où je vais à l'aventure,
Pâle et n'étant plus aimé.
Sans toi, tout s'effeuille et tombe ;
L'ombre emplit mon noir sourcil ;
Une fête est une tombe,
La patrie est un exil.
Je t'implore et réclame ;
Ne fuis pas loin de mes maux,
O fauvette de mon âme
Qui chantes dans mes rameaux !
De quoi puis-je avoir envie,
De quoi puis-je avoir effroi,
Que ferai-je de la vie
Si tu n'es plus près de moi ?
Tu portes dans la lumière,
Tu portes dans les buissons,
Sur une aile ma prière,
Et sur l'autre mes chansons.
Que dirai-je aux champs que voile
L'inconsolable douleur ?
Que ferai-je de l'étoile ?
Que ferai-je de la fleur ?
Que dirai-je au bois morose
Qu'illuminait ta douceur ?
Que répondrai-je à la rose
Disant : « Où donc est ma soeur ? »
J'en mourrai ; fuis, si tu l'oses.
A quoi bon, jours révolus !
Regarder toutes ces choses
Qu'il ne regarde plus ?
Que ferai-je de la lyre,
De la vertu, du destin ?
Hélas ! et, sans ton sourire,
Que ferai-je du matin ?
Que ferai-je, seul, farouche,
Sans toi, du jour et des cieux,
De mes baisers sans ta bouche,
Et de mes pleurs sans tes yeux !
Victor Hugo, « Je respire où tu palpites »
jeudi 21 janvier 2010
Que faire de ses idées ?
vendredi 10 juillet 2009
Médecine d'urgence

lundi 25 mai 2009
Le pouvoir des mots
En lui révélant samedi que je m'adonnais ce jour-là à cette activité somme toute banale mais tout de même pas très répandue, je savais qu'il ne me traiterait pas de cinglé. Sa réponse a tout de même été beaucoup plus émouvante que celle que j'aurais pu attendre. Je lui disais, notammement, que chaque mot que j'écrivais, machinalement, sans effort intellectuel, évoquait pour moi une image, un moment de ma vie, un endroit précis, un souvenir, une émotion, un lieu, une ville, un pays, le jour, la nuit, la ville ou la campagne, etc. Le mot « balai », par exemple, pourrait me rappeler qu'il serait temps de nettoyer l'appartement, mais il peut aussi bien me faire penser à la queue des oiseaux, au bout de la queue des chiens ou encore m'entraîner dans les nuages à la suite de Harry Potter. Sans m'attarder à aucun mot en particulier, c'est donc une séquence sans fin d'images qui défilent dans ma tête...
En parlant de listes à mon amoureux, je savais que je serais compris. Depuis qu'il est enfant, ce garçon fait des listes de mots, de phrases qu'il aime, aussi bien en français qu'en anglais. Ses lectures et ses recherches l'ont amené à établir des carnets spécialisés... Je pourrais vous en parler longuement, mais comme il s'agit non pas de mes propres des carnets mais de ceux de mon amoureux, je ne dévoilerai pas ses secrets. Ce qu'il importe de savoir, c'est que je ne suis pas seul à faire des listes, particulièrement des listes de mots. Et les mots auront toujours pour nous une très grande importance car ils ont joué pour chacun de nous et ils continuent de jouer entre nous un rôle immense.
Dimanche soir, en mettant fin à notre longue conversation, mon amoureux a souligné que nous avions parlé de choses tistes. C'est vrai : nous avons évoqué des souvenirs d'enfance et d'adolescence, des souvenirs douloureux, certes, mais nous en avons parlé sans complaisance. Si ces souvenirs sont venus spontanément dans la conversation, c'est qu'il restait en chacun de nous, pour des raisons différentes, des blessures pas tout à fait guéries, des séquelles d'événements douloureux dont nous n'avions pas entièrement fait le deuil. À l'époque où, pour l'un comme pour l'autre, ces événements sont survenus, nous n'avions pas pu en parler assez librement pour apaiser la douleur, pour cicatriser la plaie. Par la suite, un peu pour les mêmes raisons, nous n'avons probablement pas senti de la part des confidents potentiels une capacité d'écoute assez grande. Nous n'avons pas osé dire ce qui nous avait fait mal, gardant secrets depuis tout ce temps l'événement et la douleur qu'il a causé. Il était pourtant important d'en parler et nous l'avons fait simplement dimanche soir, sans avoir l'impression ni l'un ni l'autre d'être en thérapie. Ce qui m'a fait penser que le deuil de ces événements n'avait pas été fait plus tôt car nous n'avions pas su trouver les mots pour en exprimer la douleur ou parce que nous n'avions pas rencontré encore la personne à qui nous pourrions la confier. En somme, la blessure n'avait pas été complètement guérie parce qu'elle n'avait pas été mise en mots.
vendredi 13 février 2009
vendredi 26 septembre 2008
Rendre grâce
Ces derniers temps (encore ? seront tentés de demander certains d'entre vous, avec raison), j'ai du mal à écrire, quoi que ce soit, où que ce soit. Je peux expliquer ce blocage en partie par une série d'occupations et surtout de préoccupations ; je n'ai pas l'esprit libre pour imaginer autre chose que la prochaine action nécessaire. Mais cela, ce n'est pas nouveau : je n'ai jamais été très habile pour me rendre la vie facile et confortable. Adolescent, j'ai dû être absent quand on a enseigné cette leçon et personne n'a songé à me prêter ses notes de cours. J'ai pourtant bien appris plus tard, en autodidacte, tout ce qui fait une vie agréable, mais je n'ai pas appris comment l'obtenir.
Et je suis fait d'une bizarre de façon : si rien ne bouge autour de moi, en moi surtout, il me manque l'élément déclencheur, « l'émotion de départ », écrirait Yves Navarre. Il me faut une émotion. Et si tout bouge, c'est trop. J'ai besoin de laisser retomber la poussière, de prendre un peu de recul. Je peux écrire au milieu de la circulation, à condition d'écrire sur autre chose que la circulation et à la condition de ne pas être écrasé par les voitures. Les émotions, ce n'est pourtant pas ce qui manque ces temps-ci !
Bien sûr, de savoir qu'un être que l'on aime doit être hospitalisé, c'est toujours un peu inquiétant, quelle que soit la cause de l'hospitalisation. Quand le séjour prévu se prolonge, l'inquiétude augmente encore un peu. On a beau avoir confiance et essayer de conserver sa sérénité, l'anxiété augmente au fil des heures, puis au fil des jours. Une bonne nouvelle rassure un moment et le cycle de l'attente recommence. Quand les nouvelles arrivent, qu'elles soient rassurantes ou pas, il y a une tension qui se libère, tension que l'on n'avait pas forcément senti grandir en soi avec l'anxiété. La tension relâchée, on apprécie la bonne nouvelle parmi les autres et l'on se sent apaisé... jusqu'à ce que l'on se demande ce qu'il y a autour de la bonne nouvelle...
Je crois que, malgré tout, j'ai toujours été plutôt optimiste. J'ai tendance, dans bien des situations, non pas à nier la réalité mais bien à essayer de l'examiner le plus lucidement possible, pour essayer de voir ce que l'on peut en faire, comment on peut l'améliorer.
En ouvrant au hasard un livre pris au hasard, un livre sur la créativité, je suis tombé sur un passage très intéressant sur les blocages. L'auteur y dit, en résumé, que très souvent, lorsque l'on se sent dans une impasse, bloqué ou agité, ce n'est pas forcément parce que l'on n'a pas d'idée, pas de projet mais plutôt, au contraire, parce qu'il y en a trop et que tout se présente à la sortie en même temps. L'une des façons de s'en sortir, alors, c'est de faire quelque chose, peu importe quoi, du moment que c'est utile : mettre de l'ordre sur le bureau, dans nos tiroirs, plier des vêtements, cirer des chaussures, aller faire une promenade... Un autre truc, c'est de terminer quelque chose que nous avons commencé : une lecture, le ménage dans sa chambre, le classement de nos papiers, le rangement des disques, etc. Le secret, c'est de libérer de l'énergie pour permettre à la créativité, qui n'aime pas être bousculée ou coincée, de s'exprimer en toute liberté... Ça semble marcher.
Une question qu'il ne faut pas oublier de se poser, de temps à autre : « Quand, la dernière fois, est-ce que j'ai eu du plaisir à faire quelque chose ? » ou « Quand ai-je vraiment ri la dernière fois ? » Si on a du mal à se souvenir, il serait peut-être temps d'y voir. Dans mon cas, je me souviens très bien : c'était lundi et mardi d'avant, en soirée. Avec un charmant jeune homme, sur MSN, nous nous sommes amusés à trouver des émoticônes pour représenter notre univers et les êtres qui le composent. Nous y avons pris beaucoup de plaisir et nous avons ri, vraiment, donnant raison à Chateaubriand, qui écrivait : « Le vrai bonheur coûte peu ; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne espèce. »

Je ne me souviens pas avoir autant « exploité » mon réseau de connaissances, mon entourage immédiat, que ces dernières semaines, appelant parents et amis pour leur exposer clairement ma situation, après avoir pris de leurs nouvelles, bien entendu. Cet exercice m'aura permis, d'une part, d'avoir des nouvelles des parents et des amis et, d'autre part, de connaître les limites de chacun.
Au cours des derniers jours, des amis, même éloignés, ont vraiment été présents - je dirais même : surtout les amis éloignés. Sans nécessairement connaître le détail de mes inquiétudes et de mes préoccupations, des amis m'ont téléphoné de France, certains appelant plusieurs fois dans la semaine. D'autres amis français ont surtout été présents sur MSN, prenant chaque jour des nouvelles. Des messages de soutien et de réconfort sont venus aussi d'Angleterre... Je ne nommerai personne pour ne pas faire de jaloux, mais je les remercie tous du fond du coeur. Et je suis désolé pour ceux, au loin, à qui je n'ai pas permis, en ne leur donnant pas de nouvelle, de me témoigner leur amitié et leur soutien.
Autre agréable surprise : en voyage sur la Côte d'Azur, Pierre-Vincent de Nantes (qui n'est pas V. à l'Ouest) m'a adressé une carte de Grasse. Je pourrai lui rendre la politesse ; pour l'instant, je veux rendre grâce à tous ces amis qui, tout au long de la semaine, ont été présents.
Et pour rendre grâce à ceux qui, il y a un moment déjà, ont participé à un concours et qui ont gagné une carte postale, j'enverrai finalement les cartes que j'ai achetées il y a quelques jours.
samedi 1 septembre 2007
Les bonnes manières
Quand, à vingt ans, je vivais à Paris, je fréquentais principalement des artistes, chanteurs, danseurs, musiciens ; si certains d'entre eux avaient reçu une bonne éducation et vivaient assez bien, ceux que je voyais tous les jours vivaient, malgré eux, très modestement. Les cafés et les bistrots de Montparnasse leur servaient de moyen de communication, pour y laisser des messages, et nous tenaient souvent de lieux de rencontre. Toutefois, il m'arrivait d'être invité dans des salons du XVIe arrondissement ; c'est donc que je parvenais à me libérer des manières des habitués du café et du parfum tenace qui s'imprégnait dans les cheveux et dans les vêtements, mélange de tabac brun, de bière blonde sous pression, de café noir ou au lait et de frites dorées. Je me souviens d'un jeune Japonais dont la courtoisie et les bonnes manières m'avaient beaucoup impressionné quand j'avais dîné au restaurant avec lui et quelques amis. Venu étudier à Paris à dix-sept ans, je crois, Yuki était devenu l'amant de la femme qui l'hébergeait et qui devait avoir près de soixante-dix ans. Je ne doute pas un instant qu'au delà de l'amour qui les réunissait, il y avait un profond désir de parfaire une éducation déjà bien assise.
J'ai un ami, au titre nobiliaire dont il ne se sert pas et au passeport diplomatique qu'il n'utilise plus, qui a reçu une éducation européenne très rigoureuse. Sa courtoisie et ses manières sont impeccables. Si, à le fréquenter, j'ai appris à polir encore mes façons de me comporter en société, je dois dire qu'il a aussi appris avec moi la simplicité et le naturel dans la vie pratique. Noblesse oblige, d'accord, mais il faut aussi savoir s'adapter au monde dans lequel on vit. Quand je l'ai connu, il aimait répéter que lorsqu'un aristocrate a tout perdu, il lui reste les bonnes manières et le sens de l'humour ; avec lui, j'ai surtout insisté sur la simplicité et le sens de l'humour.
Je repense à tout cela aujourd'hui en apprenant la mort , à 87 ans, de Jose Luis de Vilallonga, acteur et écrivain. Je l'ai vu plusieurs fois à la télévision dans des films que je serais bien en peine d'identifier. Je n'ai de lui que de lointains souvenirs, mais il faisait beaucoup penser à un grand acteur français que j'ai toujours admiré pour son talent mais aussi pour ses qualités d'homme : Michel Piccoli. Il me semblait de la trempe d'un autre grand du cinéma, descendant d'une autre grande famille aristocratique, milanaise celle-là, le duc de Modrone, mieux connu sous le nom de Luchino Visconti, metteur en scène et écrivain, mais surtout réalisateur de cinéma, parmi lesquels il y a plusieurs de mes préférés ; il est décédé quelques mois avant Maria Callas qu'il avait dirigée à l'opéra dans la mise en scène de La Sonnambula de Bellini et La Traviata de Giuseppe Verdi. S'il partageait avec Luchino Visconti l'appartenance à l'aristocratie, à un monde qui ne jouissait plus de ses privilèges, Jose Luis de Vilallonga ne semblait pas confiné dans la solitude résignée des personnages principaux du réalisateur italien dans deux de ses plus beaux films : Le Guépard et Violence et passion.
Jose Luis de Vilallonga a joué notamment dans Les Amants, de Louis Malle, dans Juliette des esprits, de Fellini, mais je ne garde pas de souvenir précis de ses rôles ni de son interprétation. Il a écrit une dizaine de livres, romans, récit et essais, que je n'ai pas lus non plus. Il y a plusieurs années, je m'étais dit que j'essaierais de lire l'un de ses romans, ne serait-ce que pour en découvrir le décor, l'atmosphère et les valeurs sous-tendues ; je n'ai jamais eu l'occasion de le faire. Aujourd'hui, je pense que si je pouvais revenir en arrière, je serais sûrement plus tenté de lire un récit qu'il a écrit sur le dictateur Franco « qui a géré [l'Espagne] comme une ferme »* ou un livre d'entretien avec le roi Juan Carlos.


Un soir, donc, à la télévision, Jose Luis de Vilallonga répondait aux questions d'une femme intelligente mais qui n'était sans doute pas du genre de celles qui inspiraient le séducteur. Ce n'est pas au sujet de cet entretien que Baudelaire aurait écrit qu'« aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste »**. J'avais été très impressionné de la parfaite maîtrise qu'avait de lui-même Jose Luis de Vilallonga ; dès que l'animatrice ouvrait la bouche, quelle que soit la phrase qu'il était en train de prononcer, quel que soit le geste qui discrètement l'accompagnait, il s'arrêtait net et son geste devenait une invitation à l'intervention de l'animatrice qui fut quelques fois décontenancée par cette extrême courtoisie. Si l'acteur, écrivain et marquis espagnol qu'il était n'avait pas l'intention de séduire l'animatrice, il était tout de même conscient que des centaines de milliers de téléspectateurs, ou davantage, avaient les yeux rivés sur lui. Et, mieux que quiconque, il savait pertinemment que, en matière de séduction, un silence vaut mille mots.
* Je ne sais plus où j'ai vu cette expression, « qui a géré le pays comme une ferme » ; il s'agit sans doute une citation de Jose Luis Vilallonga ; si elle n'est pas tirée de son récit sur Franco, Le sabre du caudillo, elle doit être tirée de ses Oeuvres complètes. - Ajout : J'ai trouvé : le titre exact du récit consacré à Franco est Le sabre du caudillo : histoire secrète de l'homme qui gouverna l'Espagne comme s'il s'agissait d'une ferme ; j'ai dû lire quelque part, je ne sais où, une allusion à ce livre.
** Baudelaire pensait sans doute alors au plaisir de l'homosexuel, qui n'est pas du même ordre que celui du pédéraste ; à force d'employer les mêmes mots à toutes les sauces, ils finissent par ne plus pouvoir indiquer les nuances et les distinctions.
dimanche 6 août 2006
Quatre jours loin de chez moi (suite et fin... enfin)
J'allais me résigner à attendre quand, cinq minutes plus tard, trois personnes sont arrivées pour m'aider à me lever et, voyant que je n'éprouvais ni faiblesse ni vertige, m'ont autorisé à m'asseoir sur le bord du lit, non sans me recommander la plus grande prudence dans mes mouvements. Dans les minutes qui ont suivi, je suis descendu du lit et j'ai commencé à marcher dans la chambre. Quand le préposé est revenu pour me demander si j'étais prêt à faire ma toilette, il a été surpris : je l'avais déjà faite. L'infirmière est revenue me donner quelques comprimés et me faire une injection, après avoir vérifié l'état du drain qu'on m'avait posé et des pansements. Le petit déjeuner est arrivé, liquide seulement, afin de ne pas imposer au foie un effort trop grand : « jus d'orange, sauce aux pommes, gruau coulé, cassonade, lait et café ». Après avoir absorbé tout cela, c'est-à-dire quelque dix minutes plus tard, j'étais prêt à faire face à ma principale préoccupation de la journée : comment occuper mon temps. J'ai commencé à marcher un peu dans le couloir, en m'aventurant de plus en plus loin. Puis j'ai découvert, à quelques pas seulement de ma chambre, une grande salle, avec de grandes fenêtres en saillie qui donnaient sur le jardin privé des soeurs hospitalières et, un peu plus loin, de l'autre côté de l'avenue du Parc, sur le parc Jeanne-Mance et le mont Royal. Puis, plus intéressant encore, il y avait, de chaque côté de ces grandes fenêtres, un petit balcon avec deux fauteuils.
Comme il faisait très beau et très chaud, j'étais ravi de pouvoir m'asseoir sur un de ces balcons et d'y passer de longues minutes à rêver, à lire ou tout simplement à admirer le jardin des soeurs, pas très fleuri, mais très agréablement planté d'arbres et d'arbustes d'essences diverses. Finalement, je pouvais jouir du soleil, de l'air, du calme, de la vue sur un jardin, sur un parc, sur la montagne et, en tournant légèrement la tête vers la gauche, sur tout le centre-ville de Montréal. Je n'ai pas de balcon chez moi et, paradoxalement, il fallait que je sois hospitalisé pour pouvoir profiter d'un balcon, comme si j'étais dans un grand hôtel. Au fond, l'Hôtel-Dieu portait bien son nom... Où donc aurais-je pu profiter du soleil de cette façon, à peine vêtu d'une légère blouse de coton, avec une vue magnifique, sans voisin immédiat car, étrangement, j'étais toujours seul sur l'un ou l'autre dec es deux balcons, sauf durant quelques minutes où un infirmier est venu manger son sandwich à côté de moi. Comme il fallait que je boive beaucoup d'eau et que, par conséquent, je doive aussi l'éliminer, j'ai souvent fait l'aller-retour entre ma chambre et ce balcon et c'est ainsi que j'ai passé la plus grande partie de mon temps ce lundi trois juillet, lendemain de l'opération chirurgicale pour m'enlever la vésicule biliaire. Quand j'ai rencontré le chirurgien, le mardi suivant, et qu'il m'a dit que je pouvais rentrer chez moi, j'avais l'air plus en santé que lorsque j'étais arrivé ; j'étais bronzé comme je ne l'ai pas été depuis des années.
Voilà, au fond ce qu'au départ je voulais raconter : ces quatre jours de « vacances » passées à l'hôpital, où j'ai été très bien reçu et très bien traité, où l'on s'est occupé de moi comme personne ne l'a fait ces dernières années, sauf mon charmant voisin par moments quand il était là, avant qu'il n'entreprenne pour de bon sa carrière d'acrobate...
En sortant de l'hôpital, le mardi quatre juillet, de nombreuses tâches m'attendaient, auxquelles je ne pouvais pas vraiment me soustraire, au risque de retarder de plusieurs semaines, voire de quelques mois l'avancement de certains dossiers que je trouvais importants. Officiellement, j'étais en convalescence pour un mois ; j'avais avisé mon employeur que je n'irais pas au travail durant quelques semaines, sauf un jour ou deux pour régler certaines affaires urgentes et ramasser mes affaires avant les vacances car le bureau serait fermé durant deux semaines. J'étais donc en congé de mon emploi alimentaire, mais je ne pouvais pas vraiment abandonner les responsablilités que j'assume, bénévolement, à la présidence de l'association professionnelle...
Je devais me reposer, mais je n'en avais pas le temps... Heureux de mon séjour à l'hôpital, qui m'avait forcé à me reposer durant quatre jours, et heureux aussi de rentrer chez moi, de retrouver ma musique, mes livres, mes outils de travail, mon ordinateur, Internet, etc... J'avais du pain sur la planche, mais en même temps, j'avais envie d'écrire, de raconter ce que je venais de vivre. Il s'agissait pour moi d'une expérience intéressante, positive, et je sentais le besoin de l'écrire, ne serait-ce que pour moi-même. Je ne savais pas au départ que ce serait aussi long et, honnêtement, je ne croyais pas qu'on se donnerait la peine de lire jusqu'à la fin ces deux longs billets et... d'en réclamer la suite. Mon intention, au départ, c'était de parler du balcon, du soleil, des vacances... et non des détails au sujet de l'hospitalisation elle-même... Mais voilà que, deux jours après avoir commencé ce long récit, j'ai été pris dans un tourbillon d'activités qui m'ont pris du temps, qui m'ont fait perdre le fil de ce récit en me prenant un peu mon âme, en quelque sorte.
Quand j'ai commencé ce récit, je me sentais bien. J'avais retrouvé ma sensibilité, ma capacité de m'émouvoir, de bien ressentir les choses. Je me sentais sensible et vulnérable ; un rien me faisait pleurer, de joie comme de tristesse. J'aurais voulu avoir près de moi quelqu'un avec qui je puisse partager ces émotions, avoir quelqu'un que j'aurais pu serrer contre moi et embrasser, quelqu'un avec qui partager un repas, etc. Mais ce n'était pas le cas.
Et, le temps passant, je me suis senti tout à fait déphasé. Je devais être en convalescence, me reposer, mais j'étais très pris par des obligations. À défaut de pouvoir partager avec un être proche des émotions, des confidences, j'aurais voulu pouvoir écrire des pages personnelles mais, au lieu de cela, je devais rédiger des rapports, concevoir et élaborer des stratégies d'affaires, etc. J'ai été si bien happé par les responsabilités habituelles que je n'avais plus d'énergie ensuite pour m'occuper de ce qui me touchait vraiment et dont j'avais retrouvé le chemin...
Puis un jour, il m'a fallu décrocher totalement. J'ai eu besoin de ne rien faire. J'étais fatigué. J'avais besoin de dormir. Les quelques heures de la journée au cours desquelles je ne dormais pas étaient consacrées aux courses, à la préparation des repas, aux repas eux-mêmes, à la lecture, à quelques brefs commentaires laissés à la suite de la lecture de quelques blogues. Je ne pouvais pas vraiment répondre aux commentaires laissés ici, à la suite des deux billets précédents car je voulais d'abord écrire cette troisième partie mais... je n'y arrivais pas. J'en suis désolé. Il m'aura fallu de nombreuses tentatives pour arriver à écrire ce billet, qui ne ressemble en rien à ce que j'avais en tête au départ ; j'ose espérer que je pourrai ensuite retrouver le goût et la capacité d'écrire plus régulièrement, des billets plus... courts et plus légers.
Merci de votre patience et de votre compréhension. Merci aussi de votre impatience si tel a été le cas...
Voici une photographie de l'Hôtel-Dieu de Montréal. Le salon vitré auquel je fais allusion se trouve à chaque étage au centre du pavillon le plus foncé, qui donne sur le jardin. Je me trouvais au quatrième étage, et les fenêtres de ma chambre, à quelques mètres seulement de ce salon vitré et des deux balcons, donnaient aussi sur le même jardin et sur le parc... (en cliquant sur les images, vous devriez pouvoir les agrandir).

Voici une image, prise par un autre patient de l'Hôtel-Dieu, et qui montre la vue qu'il avait de sa chambre ; c'est à peu près la vue que j'avais de la mienne, sauf que j'étais un peu plus haut : les arbres du premier plan ne me paraissaient pas si près. Ce que l'on ne voit pas sur cette image, c'est tout le centre-ville, qui se trouve à gauche de ce jardin, quelques rues plus loin... J'ai donc emprunté cette image à un autre patient de l'Hôtel-Dieu, dont j'avais lu le blogue il y a près d'un an, mais dont j'ai malheureusement perdu l'adresse ; j'avais conservé cette image, sans me douter qu'un jour j'aurais l'occasion de l'avoir sous les yeux en format réel.
samedi 26 novembre 2005
Objets d'écriture
Quand je pense au temps perdu et aux frustrations qui accompagnent la plupart du temps la mise en page de textes et d'images dans ce blogue, je me dis souvent que je serais aussi bien d'oublier tout cela et de revenir à ce que j'aime vraiment, aux véritables objets d'écriture... Indépendamment de la satisfaction ou de la frustration au sujet du texte, de son sens et de sa forme, la plume et le stylo procurent à celui qui écrit un plaisir supplémentaire qui s'apparente à la volupté. La sensation du stylo dans la main, variable selon la taille et le matériau de l'objet, le frottement du revers de la main sur le papier, le léger bruit du glissement de la plume sur la feuille, l'odeur de l'encre, la forme des lettres, le mouvement de la graphie, le contraste de l'encre et du papier, la composition de la page, etc. ; ce sont là des plaisirs qui se font de plus en plus rares, un raffinement que déjà un bon nombre de nos contemporains, parmi les plus jeunes, ne connaissent pas et dont ils ne soupçonnent même pas l'existence.En plus des stylos à bille que je collectionne souvent malgré moi (car il faut souvent en remplacer certains, pour une raison ou pour une autre), je possède déjà quelques stylos à réservoir que j'utilise de plus en plus rarement, hélas. Ces dernières années, par souci d'efficacité et par paresse, j'ai négligé l'écriture manuscrite au profit du traitement de texte. Car il faut pour écrire, non seulement du temps et du silence, mais il faut aussi un peu de paix en soi et toute une organisation matérielle. Qu'il s'agisse d'écrire deux lignes à un collègue, une page de nouvelles à un ami lointain ou un chapitre de roman, l'ordinateur n'occupe toujours sur le bureau que le même espace. Alors que si l'on veut écrire à la plume, il faut avoir sous la main le papier adéquat, l'espace devant soi pour l'étendre ; il faut avoir le stylo et la bouteille d'encre qui lui convienne, etc. Écrire à la plume est en soi un bonheur et, comme tout bonheur, il demande du temps, de la présence attentive qui se traduise dans l'organisation de l'espace et des objets autour de soi. Dans ce monde fou qui nous impose un rythme effréné, il faut savoir s'arrêter et prendre le temps... En ce qui me concerne, ce n'est pas encore gagné... Néanmoins, le goût me vient souvent de retrouver ces objets d'écriture, symboles d'un luxe inouï, celui du temps libre et du bonheur de vivre.
Je présente ici quelques objets, qui ne sont pas encore les miens, mais que j'accepterai avec joie si quelqu'un veut me les offrir :

Le Meisterstück, de Montblanc, est une icône ; la reine d'Angleterre, le pape, un très grand nombre d'écrivains, l'utilisent quotidiennement. J'ai même lu quelque part qu'un écrivain français dont j'oublie le nom, n'écrit ses romans qu'avec ce stylo et chaque fois qu'il en commence un nouveau, il prend un stylo neuf ; dès qu'il a terminé un roman, il jette le stylo. J'ai failli m'en acheter un à Paris, il y a quelques années ; puis j'ai décidé d'attendre, me disant qu'il n'était pas plus cher à Montréal qu'à Paris ; j'attends encore. Ce que j'aime de ce stylo, c'est sa taille, celle d'un gros cigare ; évidemment, je veux aussi la plume à pointe large (puisque j'écris gros).

En ce moment, j'ai un Parker, un Pelikan, un Dupont ; je trouve que ce Caran d'Ache est assez beau :
Certains stylos se vendent aussi cher qu'une Ferrari. Je n'en demande pas tant : je me contenterais d'une Porsche... Le Meisterstück que je veux ne coûte qu'environ 700 $, compte tenu de la valeur actuelle du dollar.
dimanche 13 novembre 2005
La fuite du temps...

Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outre-tombe, a écrit ceci qui est de plus en plus vrai, de plus en plus dramatique :
« ... Notre existence est d'une telle fuite, que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité. »






