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lundi 20 juin 2016

Adolescence

S'il y a une chose que l'on ne puisse pas dire de Rupert, c'est qu'il n'ait pas de caractère ! Je l'ai su dès les premières heures, dès les premiers jours. Plusieurs voisins qui ont ou qui ont eu des chiens mes disaient, ces derniers mois, que je n'avais encore rien vu, qu'à l'adolescence, Rupert risquait de m'en faire voir de toutes les couleurs. Je dois dire que, jusqu'à maintenant, il ne m'en a pas trop fait voir. Il sait ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas, mais lorsque je décide que nous allons faire une promenade qui sera bonne pour lui et pour moi, alors qu'il n'aurait envie que de s'assoir sur le bord du trottoir à regarder passer les gens ou à sentir les fleurs des jardins voisins, il finit par céder et, une fois en route, il marche comme un grand garçon, la tête penchée comme s'il voulait se concentrer tout à fait sur la marche elle-même. Bien sûr, il y a des distractions en cours de route : un objet qui n'était pas là la veille, une odeur nouvelle, une admiratrice qui veut le caresser, une autre chien qu'il a reconnu ou qu'il voudrait connaître... Mais cela n'arrive pas tous les jours car il y a déjà pas mal de monde en vacances, ne seraient-ce que les étudiantes universitaires.

Je ne sais pas s'il faut mettre sur le compte de l'adolescence ou de la chaleur, mais au cours de la dernière semaine du mois de mai et la première de juin, il y a eu des moments où je ne savais plus que faire de lui : il exigeait, d'une façon ou d'une autre, toute mon attention. Je n'avais pas le temps de manger ou de commencer quoi que ce soit : alors que nous venions de rentrer, il avait encore besoin de sortir et, puisqu'il ne supporte pas la chaleur (quand il fait trop chaud, il n'arrive plus à se rafraîchir et il a du mal à respirer), on aurait dit qu'il faisait exprès pour aller se coucher sur le trottoir en plein soleil. Je n'avais pas trop de mal à faire rentrer car il se rendait compte, malgré tout, que c'était plus frais à l'intérieur qu'à l'extérieur, mais, dès qu'il s'était rafraîchi, à l'aide de glaçons qu'il croquait notamment, il voulait ressortir... Ou bien il se mettait à courir comme un fou d'un bout à l'autre de l'appartement, sautant sur le canapé pour mieux repartir à l'autre bout du couloir ; résultat de tout cela, il s'essoufflait, avait du mal à respirer et, en conséquence, semblait pris de panique et... recommençait, comme s'il avait eu des tendances suicidaires.

Dans ses moments de calme, il venait s'asseoir sous mon bureau, commençait à grignoter les fils de l'ordinateur et du téléphone, les meubles, les documents ; si je tentais de l'en arrêter, il se fâchait et faisait semblant de vouloir me mordre... Un jour, je n'ai pas eu le temps de voir le chèque que je venais de recevoir, que je venais de déposer sur mon bureau et que le vent a dû faire tomber ; j'ai à peine eu le temps de prendre un verre d'eau à la cuisine : lorsque je suis retourné au salon, le chèque était en miettes (le montant n'était pas assez important pour que je demande à ce qu'on le remplace ; n'empêche, j'aurais pu offrir avec ce montant un nouveau jouet à Rupert). J'avoue que, par moments, j'étais sur le point de perdre patience (ce qu'il ne faut évidemment pas faire, car ce sera pire) ; je pensais à Alexander qui était d'une patience d'ange avec son bulldog : si celui-ci avait voulu faire quelque chose qu'il ne devait pas faire, j'imaginais très bien la voix d'Alexander lui faisant comprendre que ce n'était pas ce qu'il fallait faire, et lui suggérant une activité plus intéressante. J'avais beau essayer de distraire Rupert, il semblait prendre un malin plaisir à faire en sorte que cette nouvelle activité soit aussi contrariante que la précédente. Il sentait que j'étais de mauvaise humeur et y prenait un malin plaisir...

Après quelques jours, n'ayant plus le temps de lire, d'écrire, de penser, je sentais que je n'étais plus que le majordome de Monsieur ou le chef de famille monoparentale sur le bord de la crise de nerfs. J'avoue que, le soir sur mon oreiller, je me suis demandé parfois si je ne serais pas mieux d'offrir Rupert à quelqu'un qui pourrait le rendre plus heureux : quelqu'un qui aurait une cour où il pourrait jouer, un autre chien comme compagnon, une voiture pour l'amener à la campagne... Mais il suffisait que je l'entende ronfler sur le canapé à l'autre bout de l'appartement ou par terre dans la porte de ma chambre, selon les soirs, pour me rappeler à quel point j'étais heureux qu'il soit là.

Depuis une dizaine de jours, il est redevenu le bon garçon qu'il était. À l'extérieur comme à l'intérieur, il souffre de la chaleur (je n'avais pas encore mis en marche mon climatiseur), mais à force de glaçons à croquer et de longues siestes sur le plancher, aux endroits les plus frais, il parvient à trouver la vie supportable. Avec sept ventilateurs bien placés dans l'appartement, j'arrive moi-même à supporter la canicule, mais je persiste à dire que l'été n'est vraiment pas ma saison préférée, du moins à Montréal où l'humidité rend vite la chaleur pénible. Alexander n'aimait pas davantage l'été.

Avec Rupert, nous continuons de faire des rencontres intéressantes. Une dame du quartier me disait l'autre jour : « Il est tellement beau ! Si un jour vous ne savez pas qu'en faire, ou si voulez le faire garder, vous savez où j'habite. » Quelques jours plus tard, son fils adolescent promenait leur chien (un dogue allemand ou Grand Danois) et m'a rappelé à quel point sa mère aimait Rupert... Le père de deux jeunes enfants, qui habitent la rue voisine, m'a dit l'autre jour que ses enfants voulaient un chien comme Rupert, et qu'ils l'appelleraient... Rupert. Il doit rapporter de la campagne, m'a-t-il dit, deux ballons de soccer, pour que Rupert puisse apprendre à jouer au ballon (il essaie encore de les mordre lorsqu'on tente de lui envoyer le ballon). Une autre voisine, qui a elle-même un petit Yorkshire, ne cesse de vouloir me donner pour Rupert des sacs de gâteries ou de friandises à croquer...

Ce 20 juin, Rupert a huit mois. En équivalence humaine, cela doit donner environ treize ans... Et pour moi, ce 20 juin, c'est aussi le septième anniversaire de ma dernière conversation en direct avec Alexander.

lundi 11 août 2014

Ô Capitaine, mon capitaine

Triste journée que ce 11 août 2014 !

L'acteur Robin Williams, qui a fait rire et pleurer tant de spectateurs, que ce soit au théâtre, au cinéma, à la télévision... est décédé aujourd'hui, à 63 ans. Il se serait suicidé.


« Carpe diem »

« Peu importe ce qu’on pourra vous dire,
les mots et les idées peuvent changer le monde. »

Ceux qui ont vu ce magnifique film, « Le Cercle des poètes disparus », ou, au Québec, « La société des poètes disparus », ne l'oublieront jamais. Même un de mes neveux qui, adolescent, n'était pas trop porté sur la poésie, a adoré ce film, au point de m'en parler plusieurs fois (peut-être y voyait-il une similitude entre mon non-conformisme et l'enseignement de M. Keating ; j'ai toujours été touché qu'il ait envie de m'en parler, avec émotion et admiration) ; je crois qu'il l'a compris un peu à la manière des étudiants de M. Keating dans le film.


«  C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté,
cela fut, est, et restera la vérité. »

Voici ce que l'on dit sur Wikipédia au sujet de ce film : « En 1959, aux États-Unis, Todd Anderson, un garçon timide, est envoyé dans la prestigieuse académie de Welton (lieu fictif1), dans le Vermont, réputée pour être l'une des plus fermées et austères du pays et où son frère a suivi de brillantes études. Il y fait la rencontre d'un professeur de lettres anglaises aux pratiques plutôt originales, M. Keating, qui encourage le refus du conformisme, l'épanouissement des personnalités et le goût de la liberté. Voulant au maximum suivre la voie nouvelle qui leur est présentée, certains élèves vont redonner vie au cercle des poètes disparus, un groupe d'esprits libres et oniriques, dont M. Keating fut, en son temps, l'un des membres influents. La découverte d'une autre vie va à jamais bouleverser l'avenir de ces lycéens. En effet, les situations des divers personnages ne se prêtent guère à l'exercice de ces libertés récemment découvertes. »

« On ne lit pas et on n’écrit pas de la poésie parce que ça fait joli. Nous lisons et nous écrivons de la poésie parce que nous faisons partie de la race humaine ; et que cette même race foisonne de passions. La médecine, la loi, le commerce et l’industrie sont de nobles occupations, et nécessaires pour la survie de l’humanité. Mais la poésie, la beauté et la dépassement de soi, l’amour : c’est tout ce pour quoi nous vivons. Écoutez ce que dit Whitman : « Ô moi ! Ô vie !... Ces questions qui me hantent, ces cortèges sans fin d’incrédules, ces villes peuplées de fous. Quoi de bon parmi tout cela ? Ô moi ! Ô vie ! ». Réponse : que tu es ici, que la vie existe, et l’identité. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime... Quelle sera votre rime ? »
Le Cercle des poètes disparus


Nous n'oublierons jamais non plus l'excellent psychologue qu'interprète Robin Williams dans  « Will Hunting ».




Et, dans un tout autre genre, Mrs Doubtfire.

Triste journée, en effet !
Merci, Robin Williams, pour tout ce que vous nous avez donné !
Soyez en paix ! Vous l'avez mérité.


O Captain! my Captain!

O Captain! my Captain! our fearful trip is done;
The ship has weather'd every rack, the prize we sought is won;
The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring:
But O heart! heart! heart!
O the bleeding drops of red,
Where on the deck my Captain lies,
Fallen cold and dead.

O Captain! my Captain! rise up and hear the bells;
Rise up--for you the flag is flung--for you the bugle trills;
For you bouquets and ribbon'd wreaths--for you the shores a-crowding;
For you they call, the swaying mass, their eager faces turning;
Here Captain! dear father!
This arm beneath your head;
It is some dream that on the deck,
You've fallen cold and dead.

My Captain does not answer, his lips are pale and still;
My father does not feel my arm, he has no pulse nor will;
The ship is anchor'd safe and sound, its voyage closed and done;
From fearful trip, the victor ship, comes in with object won;
Exult, O shores, and ring, O bells!
But I, with mournful tread,
Walk the deck my Captain lies,
Fallen cold and dead.

Poème de Walt Whitman 

 Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Finie notre effrayante traversée !
Le navire a tous écueils franchi, le trophée que nous cherchions est conquis
Le port est proche, j'entends les cloches, la foule qui exulte,
En suivant la stable carène des yeux, le vaisseau brave et farouche.
Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Ô les gouttes rouges qui saignent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu, froid et sans vie.

Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Dresse-toi, entends les cloches.
Dresse-toi - pour toi le drapeau est hissé - pour toi le clairon vibre,
Pour toi bouquets et couronnes enrubannées - pour toi les rives noires de monde,
Vers toi qu'elle réclame, la masse mouvante tourne ses faces ardentes.
Tiens, Capitaine ! Père chéri !
Ce bras passé sous ta tête,
C'est un rêve que sur le pont
Tu es étendu, froid et sans vie.

Mon Capitaine ne répond pas, ses lèvres sont livides et immobiles;
Mon père ne sent pas mon bras, il n'a plus pouls ni volonté.
Le navire est ancré sain et sauf, son périple clos et conclu.
De l'effrayante traversée le navire rentre victorieux avec son trophée.
Ô rives, exultez, et sonnez, ô cloches !
Mais moi d'un pas accablé,
j'arpente le pont où gît mon capitaine,
Étendu, froid et sans vie.
 

vendredi 29 mars 2013

Richard Griffiths - 1947-2013


Harry Potter perd son horrible oncle Vernon Dursley, et les garçons d'une grammar school (lycée, collège) de Sheffield viennent de perdre Hector, leur excentrique, amusant et néanmoins très cultivé professeur... J'ai appris avec une immense tristesse, il y a quelques heures, le décès de l'excellent acteur britannique Richard Griffiths, ce jeudi 28 mars, à l'âge de 65 ans, des suites de complications lors d'une chirurgie cardiaque.

  

 Qui ne se souvient pas de cet oncle épouvantable qui enferme à clé sous l'escalier son inquiétant neveu Harry Potter afin qu'il ne devienne pas magicien comme l'étaient ses parents ? (Et qui n'aurait pas eu envie d'étrangler son ignoble rejeton ?)





 

 
C'est toutefois dans The History Boys que j'ai vraiment aimé Richard Griffiths. J'ai découvert ce film un peu par hasard l'automne dernier en faisant des recherches à la bibliothèque. Les romans, les films qui se déroulent dans les collège, les universités, m'intéressent depuis longtemps ; dans ce film, d'après la pièce d'Alan Bennett, l'action se déroule dans une école (grammar school) de Sheffield, une petite ville du nord de l'Angleterre. J'ai été ravi de voir comment cela pouvait se passer en Angleterre au début des années 80. Il s'agit d'une comédie et il ne faut pas prendre ce film pour un documentaire (Hector, le vieux professeur de poésie, notamment, serait en prison depuis longtemps s'il existait vraiment dans la prude et frileuse société actuelle). C'est une comédie, mais une brillante comédie, très bien jouée - Richard Griffiths y est excellent dans le rôle de ce professeur. Dominic Cooper et Samuel Barnett y jouent des élèves brillants (parmi d'autres). Les dialogues sont subtils, plein de l'esprit britannique que j'aime... Et j'adore leur accent !

 

 
 
Samuel Barnett,Richard Griffiths et Dominic Cooper. 

Contrairement à ce qui est écrit sous la photo, le premier acteur à gauche n'est pas James Corden, mais Dominic Cooper, qui a notamment joué dans Raison et sentiment, d'après le roman de Jane Austen. Les trois autres sont, Clive Merrison (le proviseur), Richard Griffiths (le vieux professeur) et Stephen Campbell Moore (un nouveau professeur spécialement engagé pour préparer les élèves aux concours d'admission d'Oxbridge - Oxford et Cambridge).

Je ne recommanderais pas forcément ce film à tous mes amis. Certains n'aiment pas ce genre de film qui se déroule dans un collège de garçons, univers presque exclusivement masculin (il y a deux ou trois femmes)

Parmi les récompenses remportées par Richard Griffiths et les nominations, je soulignerai celles-ci :
     2006 : Tony Award du meilleur acteur dans une pièce - The History Boys
    2006 : Laurence Olivier Awards du meilleur acteur - The History Boys
    2003 : Nommé au Phoenix Film Critics Society Awards de la Meilleure distribution - Harry Potter et la chambre des secrets
    2007 : Nommé au British Academy Film Award du meilleur acteur - The History Boys
    2007 : Nommé au Chlotrudis Award du meilleur acteur dans un second rôle - The History Boys
    2007 : Nommé au London Film Critics Circle d'Acteur de l'année - The History Boys

On peut voir et entendre sur YouTube la bande annonce.

Il faut évidemment regarder ce film en anglais afin d'apprécier toutes les subtilités des dialogues. D'ailleurs, je ne crois pas qu'il existe une version française. J'ai regardé le film plusieurs fois sur DVD et je le regarderai encore. Hélas, j'ai remarqué après le quatrième ou cinquième visionnement que sur la copie que j'avais, il existe une version sous-titrée en... québécois. Tab... ! J'en suis presque tombé en bas de ma chaise. Alors que les dialogues en anglais sont subtils, plein d'esprit, de finesse, de culture, les sous-titres québécois sont d'une vulgarité scandaleuse. Les sacres, les jurons, épais, dignes des pires humoristes les plus dégoûtants... On n'y reconnaît rien de ce qui fait de ce film un ravissement pour les neurones.

La carrière de Richard Griffiths ne se limite pas à ce film, bien entendu, mais c'est ce film qui m'a permis de le découvrir vraiment et d'apprécier son immense talent. Ses collègues du théâtre, du cinéma, de la télévision semblent unanimes : il n'était pas seulement l'un des plus grands acteurs britanniques, mais aussi un être humain, très chaleureux, drôle, près des gens, un modèle pour certains... Il faudra nous consoler avec ses films et ses émissions de télévision.

Rest in peace, Sir !

mardi 27 septembre 2011

Quand on aime, on a toujours vingt ans... et parfois moins encore

Hier, à la demande de mon médecin, j'ai fait quelques appels téléphoniques afin d'obtenir des rendez-vous dans diverses cliniques ou services hospitaliers, pour y subir des examens. Ça se passait assez bien et, contre toute attente, les dates que l'on me proposait n'étaient pas trop lointaines.

Au service de cardiologie de l'Hôtel-Dieu, une jeune femme m'a posé quelques questions afin de s'assurer que j'allais passer le bon examen. Puis elle a voulu vérifier les renseignements au dossier (adresse, téléphone, date d'expiration de ma carte d'assurance maladie, etc). Elle m'a ensuite demandé si ma date de naissance était bien le xx août 19xx ; j'ai confirmé que c'était exact. Elle a alors ajouté : « Donc, vous avez bien XX ans ? » J'ai aussi confirmé le chiffre en question. Et, à ma grande surprise, elle s'est exclamée : « Je croyais que vous aviez vingt ans ! Vous avez une voix tellement jeune ! »

Jared Leto dans le rôle d'Héphaistion

J'ai sans doute été influencé par Alexander. Il y a trois ans, alors qu'il était déjà spécialiste en médecine d'urgence, il avait représenté son hôpital à une réunion qui se tenait à Dublin. Au cours d'une pause, un vieux médecin lui a demandé s'il allait bientôt entreprendre des études de médecine. Par sa voix et par son apparence physique, il laissait bien des gens croire qu'il n'avait que seize ou dix-sept ans.

jeudi 26 août 2010

Cachez-moi cette fesse...

... que les puritains ne sauraient voir


Voilà un roman qu'Alexander s'empresserait de commander et de dévorer. Ce roman d'Annabel Lyon raconte l'adolescence d'Alexandre le Grand vue par son précepteur, nul autre que le grand Aristote. Voilà bien un philosophe, un précepteur, que l'on ne peut pas taxer de pédérastie, que l'on ne peut pas accuser de « pervertir la jeunesse », du moins pas de son temps.

Ce premier roman a remporté le prestigieux prix Rogers Writers' Trust et était finaliste pour le prix du Gouverneur général du Canada. Il semble très bien accueilli par la critique. On en parle comme d'un roman riche d'érudition et de sensibilité. Il est favorablement reçu chez les libraires... sauf sur les bateaux de la Colombie-Britannique. En effet, la British Columbia Ferry Services inc. refuse de vendre le livre dans les boutiques de ses traversiers reliant les îles au continent, pour la bonne raison que la couverture montre les fesses d'un jeune homme sur un cheval. « Cela pourrait choquer les enfants ! » J'imagine que ces bons parents de la Colombie-Britannique interdiraient à leurs enfant l'entrée dans les musées européens où la nudité est largement exposée, soit sur les tableaux ou en sculpture. B-C Ferry Service inc. consentirait à vendre le livre si l'éditeur acceptait de recouvrir d'un bandeau pudique ces fesses trop offensantes.

La pudibonderie canadienne fait réagir des journaux du monde, notamment The Guardian de Londres.

L'auteur Annabel Lyon, qui vit en Colombie-Britannique, a un site web.

mercredi 21 octobre 2009

Cruauté envers animal


J'ai lu il y a quelques jours une nouvelle très triste qui aurait fait très mal à Alexander. Je sais qu'il y a régulièrement, partout dans le monde, des drames qui causent la mort de dizaines, de centaines de personnes, mais il y a tout de même quelque chose de révoltant là apprendre la mort inutile d'un animal, lorsqu'elle est causée par un être humain. Les animaux ne font pas de mal aux humains, du moins pas inutilement. C'est vrai que les victimes d'actes terroristes n'ont pas forcément fait de mal non plus, mais je suppose que les terroristes se disent : « Si ce n'est pas lui (qui a fait le mal), c'est son frère ». Ce n'est évidemment pas plus acceptable. Mais les humains sont ainsi : ils aiment s'entretuer et ils sont « libres » de le faire. Mais les animaux ne jouent pas selon les mêmes règles et ont doit les protéger contre la bêtise et la cruauté des humains.

La nouvelle qui a retenu mon attention c'est que cinq adolescents ont poursuivi en voiture, sur une distance de sept kilomètres, un orignal (élan d'Amérique), sur un chemin dans une forêt. L'orignal est mort d'épuisement au bout de la poursuite.

L'orignal n'a pas de vision latérale, ce qui explique que l'orignal ait poursuivi sa course droit devant lui, sur le chemin emprunté par la voiture des adolescents, au lieu de quitter le chemin pour se réfugier dans la forêt. De plus, l'animal est très vulnérable à la poursuite car il n'est pas fait pour la course.

Deux des cinq jeunes occupants ont été inculpés : « le conducteur et le passager avant. Le premier pour la conduite du véhicule lors de l’infraction, le second pour complicité et incitation. »

S'ils sont reconnus coupables, ils pourraient écoper d’un minimum de 5000 $ d’amende et d’une suspension de leur permis de chasse pendant deux ans. Alexander dirait que ce n'est pas encore assez et que les permis de chasse ne devraient exister pour personne de toute façon.

L'acte de cruauté perpétré par les adolescents ne relève pas du code criminel mais une loi québécoise interdit de poursuivre un animal avec un véhicule.

On ne dévoile pas l'âge des adolescents mais si on ne les accuse pas d'avoir conduit un véhicule sans permis, c'est qu'ils sont âgés d'au moins seize ans. C'est un âge où, si l'on ignore encore la loi, on devrait au moins faire preuve d'un peu de jugement.

vendredi 16 octobre 2009

Mais lui...

Moi, je sais ce que je sens, ce que je vis, ce que je pense, mais lui, que sait-il, que voit-il, comment perçoit-il ce que je vis, ce que ressentent ceux qui l'aiment ?

Dans un message qu'il m'écrit ce matin (jeudi), Alistair, un ami d'Alexander qu'il a connu à l'école il y a déjà treize ans, m'écrit avoir lu récemment que si le corps s'éteint, l'esprit est éternel, qu'il poursuit son existence sans le poids de son écorce terrestre. Puisque personne n'est jamais venu nous dire que c'est ce qui se passe vraiment, il s'agit là d'une croyance et celle-là vaut bien toutes les autres. Il est doux de croire qu'il en est ainsi, ajoute Alistair. C'est aussi ce que je crois.

lundi 3 août 2009

D'un lac à l'autre

L'image vient d'ici>

Tout me rappelle Alexander. Et c'est normal, car Alexander a été associé à tout ce que je pense, tout ce que je fais depuis près de seize mois. Et avant même que, grâce à ce blogue, Alexander ait pu constater que nous avions en commun tant d'intérêts, tant de lectures faites chacun de notre côté, tant d'écrivains fétiches, nous avions déjà été émus par les mêmes images, les mêmes musiques, les mêmes films... Avant même que j'apprenne l'existence d'Alexander, nous avions pleuré ensemble à certains moments... J'ai vite compris que, sans le savoir, j'avais eu à un moment donné énormément de peine pour Alexander (que je ne connaissais pas encore, mais je me disais qu'il devait exister et, sans pouvoir imaginer exactement à quoi il pouvait ressembler, je m'étais fait tout de même une idée assez ressemblante), sans oser croire qu'un jour j'aurais l'occasion de lui exprimer ma douleur qui n'était, en comparaison avec la sienne, qu'une goutte dans l'océan. Je ne savais pas encore qu'à la suite de cette tragédie, Alexander adolescent avait senti le besoin de partir quelques semaines, sans en avertir sa famille ou ce qui lui en restait (il avait dit aller étudier chez un copain), pour aller seul faire du camping sauvage, en plein mois de novembre, sur les bords du Loch Ness. Sachant cela, il n'est donc pas étonnant qu'Alexander ait pu parler avec familiarité de Nessie, le gentil monstre du lac écossais.

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Une visite au Loch Ness, ainsi que la tournée des châteaux hantés d'Écosse, faisait évidemment partie des très nombreux projets que nous faisions, projets désormais orphelins. Si je fais un jour cette tournée, ce que j'espère bien, il me manquera les commentaires si fins, si pertinents, de celui dont la sensibilité, la clairvoyance et la culture m'impressionnent toujours.

L'image vient d'ici>

Hier, allant faire ma promenade au mont Royal, je pensais aux dernières volontés d'Alexander au sujet de son écorce terrestre. Si quelques-unes de ses volontés ont jusqu'ici été respectées, il en reste une à exécuter, très importante : celle de répandre ses cendres près du « Round Pond », dans les Jardins de Kensington. Charles, le grand frère d'Alexander (pas si grand que ça : il n'a pas encore trente ans) ne semble pas encore prêt à se séparer des cendres du petit frère adoré ; quand il le sera, il devra aussi être très fort pour résister au clan familial qui insiste pour que les cendres soient déposées dans le caveau familial. Je considère que les dernières volontés sont sacrées et que les héritiers, en particulier l'exécuteur testamentaire, doivent les exécuter. Nous serons quelques-uns à appuyer Charles contre la volonté tyrannique du clan... Il me plaît davantage de penser qu'Alexander appréciera éternellement le grand air, la beauté et la vie des Jardins de Kensington plutôt que d'être éternellement enfermé dans un sombre caveau. Je pourrai un jour aller m'entretenir avec lui près de l'étang rond, ce que je ne pourrais sans doute jamais faire au caveau familial... Je pensais à cela, en remontant l'avenue du Parc et, en me souvenant du regret d'Alexander que les cendres d'Alexandre le Grand et celles de son fidèle Héphaistion n'aient pas été réunies comme le furent celles d'un autre couple célèbre, Achille et Patrocle, je me disais que je devrais dès maintenant, même si j'espère vivre encore un peu, assez pour réaliser quelques projets pour Alexander, rédiger un testament officiel, notarié, spécifiant que je voudrais que mes cendres soient aussi répandues dans les jardins de Kensington...


Je pensais à tout cela lorsque j'ai vu venir vers moi une voiture comme celle-ci : un authentique taxi londonien. Alexander adorait ces taxis, les vrais classiques anciens et, bien entendu, noirs, et non pas multicolores ou transformés en panneaux publicitaires. Le plus possible, Alexander se déplaçait dans Londres à pied ou en métro (il aimait vraiment son Tube) ; mais lorsqu'il devait prendre lui-même une voiture, il prenait toujours un bon vieux taxi noir, confortable, avec de la place pour son fidèle ami... En voyant cette voiture se diriger vers moi, je me suis dit qu'il s'agissait encore d'un signe que me faisait Alexander. J'aurais tellement aimé que la voiture s'arrête à ma hauteur et qu'Alexander me fasse signe d'y monter...


Photo : Alexander

Je lisais ce matin quelques pages du journal en ligne d'une lectrice de ce blogue. Elle y parlait de son chat, vieux compagnon de quinze ans, qu'elle avait dû amener chez le vétérinaire et qu'elle en était revenue avec son panier vide... Je n'ai pu m'empêcher de penser douloureusement à Harry, l'adorable félin qui durant treize ans a tenu compagnie à Alexander. Le pauvre Harry souffrait d'un cancer et, le trois janvier dernier, alors qu'Alexander, Harry et Alexander se trouvaient à la campagne, chez la grand-mère où ils avaient passé la période des fêtes de Noël et du Nouvel an, Alexander avait dû lui-même (il avait promis à Harry qu'il serait là le temps venu et il a tenu sa promesse) lui administrer trois injections avant de s'effondrer lui-même de douleur et de chagrin. Il y a exactement sept mois aujourd'hui que Harry repose au jardin où l'avait recueilli la grand-mère d'Alexander. Celui-ci était si fier de m'envoyer, l'été dernier cette photo qu'il a prise dans les rues de Londres, car il y voyait un hommage à « son » Harry, de son vrai nom Harry Potter mais, comme pour les membres de la famille royale, le prénom suffisait ; on ajoutait Potter s'il fallait préciser.



Le 3 août 1954, disparaissait Colette, écrivain français, qu'Alexander aimait beaucoup, sans doute sous l'influence de sa grand-mère qui lui ressemble pas seulement par l'apparence physique, disait Alexander. Il m'en parlait avec tant d'amour, de vénération, que je ne peux penser à Alexander sans penser à sa grand-mère, que j'aime comme si elle était la mienne. Cet amour entre Alexander et sa grand-mère était bien partagé ; en apprenant le départ d'Alexander, sa grand-mère a dû être hospitalisée. Elle ne s'en remet pas, considérant que ce n'était pas le tour d'Alexander, et elle n'a qu'une idée en tête, celle d'aller le rejoindre.


jeudi 25 juin 2009

Michael Jackson, l'essentiel

Michael Jackson (1958-2009)

Comme des centaines de millions de personnes dans le monde, j’ai appris hier avec stupéfaction la mort de Michael Jackson. À l’exception de quelques membres de son entourage immédiat, peut-être, personne ne pouvait prévoir la mort à cinquante ans du roi de ma musique pop. La nouvelle semble s’être répandue comme une traînée de poudre.

Je n’étais pas particulièrement amateur de la musique de Michael Jackson, non par choix en faveur d’autres musiques du genre, mais simplement parce qu’à l’époque où Michael Jackson est arrivé et, durant de très nombreuses années après, chez moi j’écoutais principalement de la musique classique. J’ai tout de même beaucoup entendu de chansons de Michael lorsque je sortais dans les endroits publics, en particulier dans les quelques boîtes où j’allais voir danser les autres. Au début, je reconnaissais des chansons sans même savoir qui les chantait et, du jour où j’ai pu mettre un nom sur cette voix hors du commun, je ne l’ai jamais oublié. Par la télévision, je ne pouvais pas non plus passer à côté de ce phénomène qu’était déjà Michael Jackson et je dois dire que sans me ruer chez les disquaires chaque fois que sortait un disque ou une nouvelle vidéo, le personnage ne pouvait passer inaperçu, même pour moi. Depuis sa toute première enfance, ce garçon était doué d’un talent exceptionnel et il a su l’exploiter de manière prodigieuse.

Rassurez-vous, je n’essaierai pas de faire un rappel de la carrière de Michael Jackson ; d’une part, à moins de recopier du texte trouvé ailleurs, j’en serais bien incapable et, d’autre part, on trouvera partout sur Internet ce genre de renseignement. Très conscient du rôle immense qu’aura joué Michael Jackson dans l’histoire de la musique moderne, au même titre qu’Elvis Presley et quelques autres (non, je regrette d’en décevoir certains, je ne pense pas du tout à Johnny Halliday), je pense aussi à ce qu’il lui en a coûté, personnellement, pour exploiter à l’extrême sa créativité et connaître le succès planétaire.

Ce qui pour moi est le plus triste dans la disparition subite de Michael « Bambi » Jackson, cet enfant prodige et génie de la musique, ce n’est pas la perte pour le monde de la musique et ses admirateurs ; ce que qui me fait le plus de peine, c’est le départ trop tôt de cet enfant qui a mal grandi parce que, selon moi, il était mal parti. Ce garçon m’a toujours donné l’impression d’une biche aux abois, d’un animal traqué, qui était tenté, et il en avait le talent, d’en faire trop en public pour compenser un mal-être intérieur.

Il a très rapidement connu la célébrité et la gloire. Bien des gens auront cru au génie musical de M. Jackson ; c’était facile, c’était évident. Mais combien auront su comprendre le garçon blessé ? Combien, dans son entourage, auront su croire à Michael le petit garçon ? A-t-il jamais eu près de lui quelqu’un qui sache l’écouter, le comprendre vraiment ? Est-il jamais arrivé à ce garçon de se sentir totalement accepté et aimé, vraiment confirmé dans son être le plus intime, le plus profond ? Aura-t-il jamais eu l’occasion, seul ou avec des gens qui l’aimaient, de prendre conscience de ce qu’il était au fond de lui-même, d’entrer en contact avec son être essentiel ? Sans vouloir faire de psychologie de cuisine ni vouloir proposer un sens à l’expérience d’un autre, l’essentiel, pour moi, il est là.

lundi 4 mai 2009

L'illustre écrivain catholique

J'ai évoqué il y a quelques jours un livre qui a beaucoup marqué l'adolescent que j'ai été, Les amitiés particulières. J'ai eu l'occasion, ces derniers jours, de reparler avec un ami du roman et du film qui en a été tiré, ce qui m'a amené à évoquer la fameuse querelle entre Roger Peyrefitte et François Mauriac (non, je n'ai pas assisté en direct à cet « événement » littéraire ; j'en ai pris connaissance par les livres, plusieurs années plus tard). Je crois qu'avant de lire Les amitiés particulières, de Roger Peyrefitte, je n'avais lu qu'un seul roman de François Mauriac, Le mystère Frontenac, lecture obligatoire à l'école secondaire. Plusieurs années plus tard, je lirai avec grand intérêt certains autres romans de Mauriac, puis son Bloc-Notes, ses Mémoires intérieurs... Il m'est arrivé, ces dernières années, de relire certains textes de François Mauriac. Sa morale n'est pas la mienne, mais je reconnais qu'il parle très bien de la sienne ; l'ennui, c'est qu'il avait tendance dans la vie, contrairement à Julien Green, aussi obsédé que Mauriac par l'idée du péché, à juger les autres et à les menacer des flammes de l'enfer s'ils osaient s'autoriser ce que lui-même s'interdisait.

Roger Peyrefitte a publié en 1982 un roman, L'illustre écrivain, qui présente, personne n'en sera surpris, une satire souriante et féroce de la vie littéraire parisienne. Sur la quatrième de couverture, on peut lire : « Un "illustre écrivain catholique", d'une conduite irréprochable, marié à une femme qu'il aime et qui lui est fidèle, est arrivé au seuil de l'Académie française. Son expérience de trente-cinq ans de vie littéraire parisienne est l'occasion d'une de ces fresques dans lesquelles Roger Peyrefitte confirme sa maîtrise comme peintre impitoyable de la société contemporaine... » J'ai d'abord cru, en voyant le titre du roman, que l'auteur s'était inspiré de François Mauriac ; j'ai vite changé d'idée en voyant que le personnage principal, André Lauzun, aimait sa femme, qu'il avait avec elle une sexualité épanouie et qu'il était plutôt sympathique dans son rôle de grand bourgeois ; il ne pouvait donc pas s'agir de François Mauriac. La suite de la quatrième de couverture dit : « La première partie du roman se déroule sans ombre pour l'heureux couple, comblé par les succès et mêlé plus ou moins à la vie mondaine. Mais une rencontre bouleverse l'illustre écrivain catholique, l'arrache à la ligne droite de la morale et provoque une crise entre sa femme et lui, heureusement sans altérer leur bonheur. Elle aussi, en effet a goûté, au cours d'un voyage, des sensations nouvelles et tous deux s'aperçoivent que leur épreuve a enrichi leur connaissance. Au pardon de l'Église, s'ajoute leur pardon réciproque. »

Dans Maltaverne, qui devait être son dernier roman, qu'il n'a pas eu le temps de terminer, qui devait être la suite d'Un adolescent d'autrefois, Mauriac écrit, au sujet de Gajac, personnage très ressemblant à Mauriac lui-même : « ... Une de mes amies me disait de vous : "Ce petit Gajac, je crois que c'et un couci-couça -- mais plutôt couça que couci." » Plus loin, le narrateur, le petit Gajac devenu vieux, reçoit la visite d'un jeune homme ; il écrit ceci :
Il parut : un grand et mince garçon de dix-neuf ans, avec sa veste jetée sur ses épaules et sur ses bras nus, un pantalon de toile, des espadrilles, des cheveux longs mais soignés. Sur son visage ouvert se lisait librement un mélange de timidité et presque d'adoration. Il portait une serviette d'écolier sous le bras. Son regard bleu me fappa en plein coeur. « Tous les visages me blessent... » avais-je écrit un jour. Celui-ci, je le reçus, je le subis, comme si une fine lame m'avait frappé. « Moi aussi j'ai eu dix-neuf ans, j'ai été un jeune être comme celui-là C'est fini ! C'est à jamais fini ! Jamais plus ! Jamais plus ! » Je levai dans la lumière mes vieilles mains tavelées. L'étrange était que j'éprouvais en même temps ce que la vue d'une créature, dans sa perfection, m'avait toujours inspiré : l'évidence qu'aucun hasard ne pouvait expliquer cette merveille. Je croyais en Dieu, et maintenant, je savais avec certitude que Dieu est. Tout cela était confus et confondu en moi tandis que je donnais le change par mes paroles.
Cet écrivain de plus de quatre-vingts ans, troublé par la beauté d'un garçon de dix-neuf ans, n'avait pourtant pas apprécié, quelques années plus tôt que l'on ose faire un film du roman de Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières.


En 1964, après avoir vu à la télévision quelques séquences du film Les amitiés particulières en cours de tournage à l'abbaye de Royaumont, François Mauriac crie au scandale et, dans sa chronique « Les hasards de la fourchette » du Figaro littéraire, s'en prend à Roger Peyrefitte et à ceux qui ont décidé de faire un film avec le très beau roman plublié une vingtaine d'années plus tôt. Dans les jours suivants sa publication, Mauriac aura sans doute regretté le texte qui suit :
Le journal de la télévision nous a montré quelque chose d'horrible. Dans la chapelle de l'abbaye de Royaumont, des enfants de douze ans faisaient le geste de la communion, revenaient de la Sainte Table, feignaient de se recueillir.
C'était l'intrigue des Amitiés particulières que ces petits garçons incarnaient. Je ne croyais pas qu'un tel spectacle pût me donner cette tristesse, ce dégoût, presque ce désespoir. Comment, me demandais-je, des parents consentent-ils, comment un metteur en scène s'abaisse-t-il ? Mais je n'aurais jamais cru possible ce qui a suivi : l'auteur lui-même a paru sur le petit écran, non pour plaider coupable, mais au contraire pour nous avertir de ses intentions édifiantes. Il ne songe, ce bon apôtre, qu'à venir en aide aux éducateurs — aux jésuites d'abord, j'imagine, si le même personnage est passé du livre dans le film. L'auteur des Amitiés particulières nous a même confié qu'il espérait que ce film aiderait les écoliers à régler leurs sentiments. Honnête Tartufe de Molière, inoffensif Tartufe dont l'imposture énorme ne pouvait tromper que l'imbécile Orgon et que l'idiote Pernelle, et qui ne touchait pas à ces petits, comme vous me paraissez innocent...
... Je ne me serais certes pas indigné si l'auteur était venu nous dire : « Les amitiés particulières existent, elles sont un élément de l'histoire humaine, la plus quotidienne, elles relèvent donc du domaine de l'historien des mœurs. Elles doivent être décrites comme le reste... » Décrites, peut-être... Ce serait à discuter, mais accordons-le. Décrites, mais non représentées, non dans ce bouillon de culture d'où leur âme ne sortira pas vivante.
Ces petits garçons que vous nous montrez sur l'écran et qui servent la messe, et qui communient, à quelle histoire osez-vous les mêler ? Et pourquoi la faites-vous bénéficier de cette publicité immense ? Car ce sont des intérêts que vous servez : ces enfants rapportent.
Didier Haudepin, l'Alexandre des Amitiés particulières

Mauriac avait oublié ce jour-là que lorsque l'on habite une maison de verre, on ne lance pas de pierre. Il a dû aussi oublier momentanément à qui il s'en prenait. Roger Peyrefitte s'était depuis sa jeunesse donné comme mission de dénoncer le mensonge et l'hyprocrisie ; il n'attendait sans doute que cette occasion pour révéler quelques vérités au sujet de François Mauriac. Roger Peyrefitte n'avait sans doute pas apprécié l'article que Mauriac avait écrit lors du décès de Jean Cocteau, en octobre 1963 ; dans le Figaro littéraire du 26 octobre, Mauriac avait écrit que Cocteau l'avait agacé ; il s'étonnait que Cocteau « ait pu faire quelque chose d'aussi naturel, d’aussi simple que de mourir, d'aussi peu concerté » ; il ajoutait : « le personnage tragique, certes il le fut : condamné à l'adolescence éternelle, sans échappatoire comme tant d'autres, sans aucune espérance de sursis, interdit de séjour malgré les honneurs et les académies, chassé de cet univers rassurant où une femme nous met la main sur le front du même geste qu'avait notre mère, où les enfants jusqu'à la fin se presseront autour de nous, couvée que la vie ne disperse pas. »


Le premier mai 1964, la revue Arts publiait la « Lettre ouverte à M. François Mauriac, Prix Nobel, membre de l'Académie française, par Roger Peyrefitte. »

Paris le 1er mai 1964. Vous avez obtenu, l'autre jour, votre plus grand succès de théâtre, depuis qu'Édouard Bourdet n'est plus là pour refaire vos pièces. Au studio de Saint-Maurice, où l'on achevait de tourner Les Amitiés particulières, une jeune assistante lut à haute voix l'article que vous avez consacré, dans le Figaro littéraire, au reportage télévisé de ce film. Sa voix claire fit résonner ces paroles, qui nous donnaient à tous une sanglante leçon : au metteur en scène, coupable de « s'abaisser », aux parents, négriers de ces enfants qui « rapportent », à moi, dont les propos vous ont fait paraître « innocent » le Tartufe de Molière, à la télévision enfin, qui se déshonorait par cet « attentat » et vous obligeait à « jeter ce cri ».

Un immense éclat de rire retentit, il roula du haut des passerelles où étaient perchés les électriciens, jusqu'au fond des serres où deux écoliers venaient de s'exprimer leur tendresse innocente. Il parcourut les rangs des techniciens, des machinistes, des parents qui avaient accompagné leurs enfants. Il épanouit, dans leurs fauteuils de toile, Louis Seigner, doyen de la Comédie française, l'admirable père Lauzon du film, Mme Gouze-Rénal, la productrice (belle-soeur, soit dit par parenthèse, de votre ami ou ex-ami François Mitterand), Jean Delannoy, notre metteur en scène, qui surpasse là ses chefs-d'oeuvre, la Symphonie pastorale et l'Éternel Retour ; Christian Matras, « premier photographe de France », qualité dont il vous a fait bénéficier pour Thérèse Desqeyroux et dont il n'a pas cru déchoir en se vouant aux Amitiés particulières ; le compositeur Podromidès, qui fait, pour cette tragédie « classique », une musique aussi altière que pour Les Perses.

Il ne manquait que les membres de la Commission de contrôle cinématographique, qui ont félicité les auteurs du scénario, Aurenche et Bost, d'avoir « traité avec autant de délicatesse et de tact un sujet hérissé d'embûches » ; le père Martin, qui était venu de Saint-Eustache nous donner quelques conseils pour les chants de la manécanterie ; le curé de Viarmes, qui nous avait prêté ses lumières dans la chapelle de Royaumont ; l'archiprêtre de la cathédrale de Senlis, qui nous avait permis de tourner sous ces voûtes historiques l'enterrement du petit Alexandre, émouvante clôture du film. Je disais, mon cher maître, que vous aviez obtenu un vrai succès de théâtre, bien que vous eussiez fait rire, ce qui ne vous est pas coutumier. Je me hâte d'ajouter, pour me rapprocher de vos effets ordinaires, qu'une grande tristesse remplaça vite cet accès de gaieté. Non pas une « tristesse » comme celle qui vous a frappé à la vue de nos garçons, car elle n'était pas mêlée de « dégoût » et encore moins de « désespoir ». Mais une tristesse profonde et sincère qu'un homme de votre rang et de votre âge fût si peu maître de lui-même, et surtout nous fît voir si crûment la couleur de son âme, sous prétexte de dénoncer nos turpitudes. Vous troubliez les consciences, vous chassiez la candeur, tel un de mes bons pères faisant penser au mal les êtres qui n'y pensaient pas. Mais ce n'était pas pour provoquer un drame : c'était pour vous mettre, vous, en accusation. Une mère de famille traduisit pourtant le crédit dont vous jouissez : « Monsieur Mauriac, s'écria-t-elle, un homme si sérieux !... » De sa passerelle, un électricien fit un commentaire plus vif : « N'y aura-t-il donc jamais personne pour moucher ce sagouin ? » Sans le savoir, il citait le titre d'un de vos livres : Le Sagouin. Car vous êtes le seul auteur français à avoir baptisé du nom d'un singe l'une de vos œuvres. Encore est-ce l'un de leurs titres les plus gracieux. Vous moucher, mon cher maître ? Mais il faudrait un drap de lit. Je me contenterai de vous marcher sur le bout du pied et m'excuser d'avance, si je vous fais jeter un nouveau cri. Aussi bien m'avez-vous défini, dans un de vos bons jours, un « Anatole France à semelles de plomb ». Vous connaissez seul la légèreté et venez de nous en fournir un nouvel exemple. Qui êtes-vous, mon cher maître ? Un écrivain que nous admirons, mais un homme que nous ne pouvons plus supporter. Vous vous êtes impatronisé du rôle officiel de moralisateur, beaucoup moins pour défendre la morale que pour vous punir, aux dépens d'autrui, de votre penchant irrésistible à l'immoralité. Vos victimes ont presque toujours reçu les coups sans les rendre, se contentant de vous savoir tourmenté par vos appétits. Votre collègue Jules Romains, dont vous avez fait une des têtes de Turc du Figaro littéraire, vous a riposté, dernièrement, mais à armes courtoises, bien qu'acérées. Le respect inspiré par Mme Mauriac, la sympathie éprouvée pour vos enfants, servaient également à retenir les langues et les plumes, mais il fallait bien que cette comédie finît un jour. Je le regrette, moins pour vous que pour eux. Certes, vous offrez au vain peuple et même au Tout-Paris l'aspect de cette vie exemplaire qui permet les corrections qu'aux autres on veut faire. Ces mots du Misanthrope pourraient être de Tartufe, mais seulement jusqu'à ce qu'il eût été démasqué, Rimbaud nous a décrit le châtiment de Tartufe : c'est que soudain, nous le voyons nu, du haut jusques en bas. Les nobles vieillards du faubourg Saint-Germain n'ont pas oublié sous quels auspices vous avez fait votre apparition dans le monde. Sous les auspices du marquis d'Argenson, qui se partageaient les virginités littéraires avec le comte de Robert de Montesquiou. Jetons un voile, mon cher maître, sur ces débuts prometteurs. Ils suivaient la publication de vos poèmes, Les mains jointes. Ils prouvaient que, tout en joignant les mains, vous entrouvriez déjà autre chose. Vous avez collaboré ensuite, à une grande revue littéraire de petit format. Ce furent alors des voyages en Italie, avec le directeur de cette revue, fameux par son fond de teint et sa perruque. Il conserve, au-dessus de son lit, un portrait de vos belles années où votre poitrine, dans le décolleté de la chemise, est nue jusqu'au nombril. Appuyé, épaulé, poussé par la droite, vous caressiez en ce temps Charles Maurras et vous vous donniez à votre premier général : le général de Castelnau. Chacun sait que le second est le général de Gaulle, le maréchal Pétain et le lieutenant Heller, de la Propagandastaffel, ayant servi de trait d'union entre les deux. Vous n'avez pas tardé à vous asseoir à l'Académie française, où votre place était tout indiquée. Encore n'avez-vous pu vous empêcher, comme par une force de votre naturel, à conquérir cette place au moyen d'une petite tricherie. Laissant courir le bruit que vous aviez un cancer à la gorge, parce qu'on venait de vous enlever une corde vocale, vous avez été élu en état d'urgence, comme Sixte-Quint fut élu pape. Mais, tel ce maître fourbe brisant ses béquilles, vous avez retrouvé votre vigueur au lendemain de l'élection et vos haines vigoureuses. C'est depuis lors que s'est établi votre règne sur les lettres, opportunément consolidé par vos intrusions dans la politique, soit de droite, soit de gauche, selon les circonstances. En tout cas, et l'on doit vous rendre cet hommage, il est un point sur lequel vous n'avez jamais varié : c'est de vous estimer le porte-parole, en quelque sorte officiel, de la morale et de la religion. Vous avez beau jeu, mon cher Maître, à nous rappeler que vous avez été « toute votre vie dénoncé et poursuivi » par l'abbé Bethléem, qui est mort depuis longtemps. Vous citez un ridicule adversaire et feignez d'oublier que vous en avez rencontré un d'une autre envergure dans ce même camp : Mgr Ducaud-Bourget, chapelain de l'ordre de Malte, qui vous a fustigé de belle manière. Nombreux sont les vrais hommes d'Église qu'indignent vos prétendus romans chrétiens. Ils ne voient en vous qu'un cafard qui rapporte ; mais les cafards rapportent à l'Église mieux que les enfants rapportent aux parents. Quelqu'un m'ayant dit que vous aviez sollicité l'honneur de faire partie de la délégation française au couronnement de Jean XXIII et que ce pape admirable vous avait rayé de la liste, j'ai voulu en avoir le cœur net. Mgr Capovilla, son secrétaire, répondit à l'ami par lequel je l'avais fait interroger : « M. Mauriac sait trop bien ce que pense de lui le Saint-Père et n'a pas eu à figurer sur la liste. » Ainsi n'avez-vous pu vous déployer en chapelle papale comme Claudel au couronnement de Pie XII, où on lui subtilisa son portefeuille. Toutefois, ce n'est pas le moins extraordinaire que d'avoir réussi à vous faire sacrer grand écrivain catholique et convaincu le jury du prix Nobel qu'il était temps de couronner le catholicisme en votre personne. N'est-il pas étrange, mon cher maître, que le catholicisme littéraire soit représenté sous la Coupole par un Rops et par vous ? Vous êtes deux à vous disputer les vies de Jésus et les vies de saints — vous, pour vous reposer de vos « baisers aux lépreux », de vos « nœuds de vipères », de vos « enfants chargés de chaînes », de vos « pharisiennes » et de vos « sagouins » ; lui, pour faire oublier qu'il a choisi comme pseudonyme le nom d'un dessinateur obscène et qu'il a commencé sa carrière par un roman lesbien, dont votre confrère Paulhan possède, dit-on, l'unique exemplaire non détruit. L'école des Tartufes siège quai Conti. On est presque heureux d'y voir élire désormais une espèce nouvelle de gens, qu'on nomme des technocrates. Ce sont les successeurs des grands seigneurs d'autrefois — souriants, inoffensifs et illettrés. Mais, mon cher maître, puisque j'imagine cette auguste assemblée, ne dois-je pas y déplorer un vide que nul technocrate ne comblera ? Le vide laissé par Jean Cocteau. Ce poète, ce prince fut le contraire d'un hypocrite, et c'est pour cela que vous le haïssiez, même si vous ne l'aviez point haï dans votre jeunesse. Où sont-elles, ces lettres d'amour que vous lui aviez écrites et que vendit Maurice Sachs après les lui avoir volées ? Vous lui disiez, dans la plus anodine : « je baise tes lèvres gercées », et ce n'étaient pas celles d'un lépreux. Ces lettres, les uns prétendent qu'elles sont chez un curé de Nice, les autres chez le collectionneur Godoï, en Suisse. Cocteau, quand on lui en parlait, avait l'élégance de déclarer que ce n'avait été qu'une plaisanterie, un badinage, pareil sans doute aux petits vers libertins que Cicéron envoyait à son affranchi, mais l'affranchi n'était pas vous. L'homme à qui vous aviez écrit ces lettres, vous avez eu l'ignominie de le renier, de le vilipender à toute occasion, comme pour abolir et absoudre votre passé — et si ce n'était que le passé !... Vous avez piétiné son cadavre, chaud encore, dans ce journal où vous nous insultez. Avec quelle joie vous proclamez ce prince des princes, ce poète des poètes, « interdit de séjour, malgré les honneurs et les académies, chassé de cet univers rassurant où une femme nous met la main sur le front... où les enfants jusqu'à la fin se presseront autour de nous, couvée que la vie ne disperse pas ! » Il est vrai que vous lui promettiez vos prières, dont il est permis de se demander ce qu'elles peuvent bien valoir. Vous êtes rentré à Paris le lendemain de ses obsèques, que vous n'avez pas voulu rehausser de votre présence. Un autre immortel de la même école brillait par son absence. Il est marié, lui aussi, et père de famille nombreuse, après avoir été le giton d'un avocat et, plus tard, d'un de vos collègues radié par vous tous à la Libération. Le même personnage, pilier du même journal, n'avait pas rougi, à ce moment-là, de voter l'exclusion de cet Abel Hermant qui lui avait la plume à la main et le bicorne sur la tête.

   Montherlant, en bon gentilhomme, descendant d'un officier du gobelet de Louis XIII -- il aurait le droit, dont il n'use pas, de mettre en pal, dans ses armes, une bouteille de vin cachetée -- prétend que votre atrocité vous vient d'être né dans une mercerie. Nous sommes plusieurs d'aussi humble naissance et ne sommes pas devenus, pour si peu, les ennemis du genre humain. Ledit Montherlant donne une autre raison à vos fureurs et à vos hargnes : la jalousie. Méconnaissant l'effort qu'il avait fait d'être le principal souscripteur de votre épée d'académicien, vous l'en avez pourfendu le jour où il a eu des tirages -- je ne dis pas « du tirage » avec
Les Jeunes Filles.
   On croirait que vous êtes le seul à pouvoir traiter des sujets hardis, parce que vous leur ménagez une fin édifiante et les saupoudrez de pressants appels à la prière. Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier. Non content d'interdire aux autres de toucher à ces sujets, vous leur interdisez encore de prononcer les mots de religion et de morale. Voyons, mon cher maître, ne saurait-on remarquer, comme vous, dans l'Agneau, que les enfants, les adolescents, ont volontiers « les yeux cernés » ? Est-ce à force de prier « les mains jointes » ? Je ne sais pas. Mais on peut épiloguer sur ce sujet et sur beaucoup d'autres, au nom de la morale laïque ou de la morale païenne, aussi bien que de la morale chrétienne. Les pharisiens n'ont pas le monopole des mains. La religion et la morale sont devenues tellement votre « tarte à la crème » que, dans votre diatribe contre Les Amitiés particulières, vous reprochez à Freud d'avoir sali cette enfance, cette « sainte enfance ». Une lecture plus attentive de ce livre vous fera trouver une citation d'un père de l'Église, nommé saint Augustin : « Est-ce-là cette prétendue innocence des enfants ? Il n'y en a point en eux, Seigneur ; il n'y en a point mon Dieu, et je vous demande pardon, encore aujourd'hui d'avoir été du nombre de ces innocents ». Il est vrai que saint Augustin a écrit ses Confessions et que vous n'écrirez pas les vôtres. Il a su, avant Freud, et avant vous, que les enfants étaient « chargés de chaînes », chaînes où nous voudrions entremêler quelques fleurs.

   Vous avez été aussi maladroit de vous en prendre aux parents de nos jeunes interprètes, qui viennent tous de familles honorables. Les pères des deux principaux sont agrégés de l'université. Sans doute ont-ils cru, avec moi, et malgré vous, que ce livre et ce film étaient une leçon pour les parents et pour les éducateurs. Tant que j'y suis, je vous renverrai à une autre citation des Amitiés particulières, qui est de saint Pierre Canisius : « Seigneur, ouvrez les yeux aux éducateurs de la jeunesse, afin qu'ils cessent d'être des guides aveugles. » Vous n'êtes pas aveugle, mon cher maître : vos regards en coulisse sont même assez pénétrants. Que dis-je ? Ils sont toujours complices, mais vous les lancez pour mieux trahir ceux avec qui vous les avez échangés. Oh ! vous ne les échangez pas à la sainte table, comme nos collégiens, mais du haut de votre chaire de vérité.

   Lucien Rebatet m'a conté un trait fort plaisant d'un bon Père — le Père de Trennes de son collège — car, ainsi que vous le savez bien, ce héros de mon livre, que vous qualifiez « d'immonde personnage », existe et existera toujours dans tous les collèges, religieux ou non : mais c'est vous qui l'appelez « immonde » parce que vous affectez de ne pas comprendre et que vous vous croyez bien masqué. Ce personnage, que Michel Bouquet incarne sur l'écran avec une gravité, un tourment, une discrétion, dignes d'émouvoir les moralistes, mais non les moralisateurs, était représenté, dans le collège de Rebatet, par quelqu'un qui devait vous ressembler : il errait à travers le dortoir, se penchait sur un lit, et, brusquement, réveillait le jeune dormeur d'un coup de poing : puis il s'enfuyait dans l'ombre. Il avait vaincu sa passion, mais il l'avait confessée.

Nous sommes sûrs que vous avez vaincu la vôtre, quand l
'Express se servait du sémillant Jean-Jacques Servan-Schreiber pour vous enjôler, ou quand vous peupliez d'Éliacins littéraires les couloirs du Figaro, ou quand les scouts marocains vous convertissaient aux intérêts arabes, ou quand un danseur de l'Opéra Comique vous apportait des clartés nouvelles sur la religion et la morale, en nous avouant, dans un livre naïf, qu'il vous avait « plu ». Saltavit et placuit. Mais mon cher maître, l'aîné de mes deux jeunes protagonistes est, lui, danseur à l'Opéra, bien que son père soit professeur de grec dans une faculté. Embrassons-nous, Folleville, si ce n'est au nom de la morale et de la religion, du moins pour l'amour du grec et même de la danse.

Il m'est revenu, mon cher maître, que votre roman Destins allait passer incessamment à la télévision. Vous y peigniez un certain Bob, très joli garçon, auquel s'intéressent de vilains messieurs, occupés à contempler en lui « leur jeunesse souillée, agonisante ou déjà morte. » J'espère que ce long spectacle sera aussi « édifiant » que les brèves images des Amitiés particulières dont vous vous êtes scandalisé ; et que vous recevrez, au centuple, le « bénéfice de cette publicité immense ».

Votre vertueuse indignation s'étant camouflée sous le couvert du
Journal d'un curé de campagne, il est juste que je vous rappelle les dernières lignes écrites sur vous par Bernanos. Il ne s'agit pas là d'un « bon apôtre », de mon acabit. Vous lui reconnaissez vous-même « l'intelligence des choses d'en haut — et aussi des choses d'en bas ». Cela ne vous empêche pas de le traiter de « pauvre homme de lettres ». Pourquoi ? Parce qu'il vous accabla, dans un article resté fameux. Il vous compare au pianiste d'un lupanar qui joue des bastringues — pardon, des hymnes et des cantiques — pour étouffer « les bruits d'eaux et les soupirs ». C'est sans doute en récompense de ces bons et loyaux services que le pianiste a été fait grand-croix de la Légion d'honneur.

J'ai parlé de ces lettres adressées à Jean Cocteau et conservées dans des mains jalouses. Mais on pourrait publier en fac-similé celle, assez récente, que vous écriviez à l'un de vos plus compromettants admirateurs, après l'une de vos maladies : « ... Les battements de votre jeune coeur m'aident à retrouver le goût de cette vie que j'avais crue perdue. Un jour vous comprendrez que je ne suis qu'un très pauvre homme... » Nous ne nous vous le faisons pas dire, mon cher maître. C'est le pauvre homme de Tartufe au superlatif. Heureusement, que vous avez « une femme qui vous met la main sur le front », et des enfants et petits-enfants qui se « pressent autour de vous ».

J'ai parlé de vos regards, et j'ai parlé de Cicéron. Vos regards, quand ils glissent sur les objets détestables de vos secrets désirs, illustrent cette expression de l'orateur romain : Flagrantia oculurum. Ils sont aussi brûlants que dérobés, et ils sont des flagrants délits. Cicéron désigne de la sorte les lorgnades d'une femme débauchée. Et voilà qui me rappelle fâcheusement quelques vers, attendu que vous occupez le plus haut grade de notre ordre national. Contemporain des Mains jointes et dignes de Bernanos, ils sont d'un poète qui savait, comme lui, chanter vos pareils — Laurent Thaillade :

... Ces dames, ayant braguettes soulagées,
De fastueux chichis pavoisent leur giron ;
Los aux vieilles putains, d'ans et d'honneurs chargées !

Si vous n'étiez chargés que d'honneurs et d'ans ! Mais à l'instar de ces dames, dragons de vertu, vous ameutez contre nous l'escadron des bien-pensants et vous nous menacez de l'enfer !... Y croyez-vous, à l'enfer, mon cher maître, après le télégramme facétieux qu'André Gide vous expédia de l'Au-delà : « L'enfer n'existe pas. Tu peux te dissiper. » Vous vous dissipez un tantinet, mais de sinistre façon. Colette, la grande Colette, me disait qu'à l'une de vos visites, penché à son chevet, cachant votre denture affligeante derrière vos doigts, et frémissant de toutes les cordes vocales qui vous restent vous lui aviez éructé : « Quelle chance vous avez de ne pas croire à l'enfer ! » Elle ajoutait : « Il avait le visage de quelqu'un qui est déjà en train de rôtir. » Je soupçonne l'enfer de n'exister que pour les méchants.
Et vous êtes méchant, d'une méchanceté infatigable, qui s'exerce sur tous les terrains avec une espèce d'inconscience. Je n'ignore pas qu'il faut mettre à votre actif, au moment de la Libération, vos démarches en faveur de Brasillach, démarches que vous avez faites peut-être parce qu'elles étaient sans espoir. Mais comment juger ce que vous avez répondu à l'un des avocats de Laval pour qui vous refusiez d'intervenir : « Après sa mort, tout ce que vous voudrez » ?

Et il y a cinquante ans, mon cher maître, que vous parlez au nom de la religion et de la morale ! Et plus vous vieillissez et plus vous êtes méchant, plus vous parlez au nom de la morale et de la religion. Il vous restait à voler au secours de l'enfance, c'est l'heure de vous remettre à l'esprit la Jeune Poule et le Vieux Renard du chevalier de Florian :

La pire espèce des méchants
Est celle des vieux hypocrites.

La méchanceté suinte de tous vos pores comme des stigmates, au point qu'un de vos collègues raconte de vous : « il est si méchant que, même à l'Académie, quand il ne peut plus nous dire du mal de quelqu'un, il nous en dit de ses propres enfants. » Ce mot venge Cocteau de votre allusion à la pieuse « couvée qui lui a manqué ».
Eh bien ! mon cher maître, je vous ferai boire le calice jusqu'à la lie. Je vous citerai le mot d'un fils, un mot que me répéta ce même Cocteau dont vous avez outragé la mémoire : « Je sens que mon père m'a fait sans plaisir. » C'est probablement le mot le plus affreux qu'un fils ait jamais dit sur son père. Et si ce père était prix Nobel, membre de l'Académie française, grand-croix de la Légion d'honneur, cabot patenté, ce mot vengerait le prix Nobel, l'Académie française, la Légion d'honneur, la religion et la morale.

Veuillez agréer, mon cher Maître, les assurances, etc. »
Bien des gens ont reproché à Roger Peyrefitte sa réponse cinglante. François Mauriac a failli en mourir. Les défenseurs de Mauriac prétendaient que tout ce que disait Peyrefitte dans sa lettre ouverte n'était qu'invention et pure méchanceté. Toutefois, plusieurs années plus tard, l'un des fils de François Mauriac, Jean écrivit qu'il ne croyait pas que son père ait eu des expériences homosexuelles, mais qu'il était sûrement « homosensible ». «Mon père, en vérité, détestait le contact physique. C'est pour cela, d'ailleurs, que je suis très étonné quand j'entends dire qu'il aurait eu des relations amoureuses avec des hommes», a-t-il précisé dans un livre, Le Général et le journaliste. Une récente biographie de la récente biographie de Jean-Luc Barré, François Mauriac, biographie intime, 1885-1940, publiée chez Fayard en mars 2009, 650 pages, fait une large place à l'homosexualité de « l'illustre écrivain catholique » ; il révèle même le nom d'un jeune homme qui aurait été « l'amant » de Mauriac ; Mauriac aurait en effet été amoureux fou de Bernard Barbey, chef de l'état-major particulier du général Guisan pendant la guerre de 1939 à 1945, qui était aussi romancier, lauréat du Grand Prix de l'Académie française et diplomate.

jeudi 23 avril 2009

Les livres

L'image vient d'ici.

Ce 23 avril, c'était aussi la Journée internationale du livre et du droit d'auteur. Normalement, chaque année, dans les librairies par exemple, on organise des activités autour du livre. Je n'ai pas su ce que l'on organisait dans les librairies de Montréal, mais je sais, grâce à mon ami Poeri, que dans une librairie d'Aix-en-Provence on donnait des roses à ceux qui achetaient des livres.

Les livres ont tenu une telle place dans ma vie que je leur dois de souligner cette fête aujourd'hui. Par hasard, je suis tombé sur un article qui disait qu'au Japon le livre électronique est très répandu, que les Japonais n'hésitent pas à télécommander des livres qu'ils peuvent lire sur leur téléphone portable, par exemple, que ce soit dans les transports en communs, à l'heure des repas, etc. Et, apparemment, le livre électronique ne nuit pas à la vente du livre sur papier, car les Japonais n'hésitent pas à acheter sur papier les livres qu'ils ont découverts en format électronique.


Je ne ferai pas ici une longue histoire au sujet de ma relation avec les livres. Je dirai seulement qu'ils ont été, à partir d'un certain âge, mes amis les plus sûrs. J'avais lu quelques livres auparavant, mais le livre qui, tout en mettant des mots sur ce que je vivais alors, a transformé ma vie en me révélant tout un univers que j'ai eu envie de découvrir, c'est, je l'ai dit déjà, Les amitiés particulières.

Alexander, qui a aussi lu et aimé ce roman, me faisait remarquer que c'était, hier et aujourd'hui la fête des deux personnages principaux, Georges et Alexandre. Et puisque le héros principal, Georges de Sarre, fut toute sa vie fidèle à Alexandre, son amour d'adolescence, c'est une bonne coïncidence que le 24 avril soit la Saint-Fidèle. Et, pour ne pas s'arrêter là, j'ajouterai que le calendrier permet de m'associer à Alexandre, en passant par Georges et Fidèle, puisque c'est, le 25 avril, la Saint-Marc, ma fête.