lundi 21 août 2006

L'effet pervers de Brokeback Mountain.


Qui n'a pas entendu parler de ce film sorti sur nos écrans en décembre ou en janvier dernier ? Les entrées dans les salles de cinéma, tant en Amérique qu'en Europe, pour ne prendre en considération que ces deux continents, ont atteint, dès les premiers mois de l'année, des chiffres rarement égalés. Au delà du succès commercial, ce film a suscité un intérêt dans les conversations, les forums, les blogues ; certains sites ont été créés spécialement pour entretenir ou peut-être plus précisément : pour endiguer la fièvre et les échanges d'idées autour du film.


L'histoire que raconte ce film n'a pas cessé d'alimenter les conversations et, en cela, il a certainement contribué à sensibiliser un grand nombre de personnes à une réalité qui ne les avait jusque-là pas beaucoup intéressées. Cette histoire qui raconte une passion secrète vécue durant une vingtaine d'années par deux hommes qui, pour les moins ouverts à l'homosexualité, pourraient ressembler à leurs frères, à leurs pères, montre bien que la passion entre personnes de même sexe peut survenir dans n'importe quel milieu social, peu importe les conditions économiques...

Ce film montre qu'il n'était pas facile, dans les années 1960, de vivre ouvertement une passion, une relation homosexuelle, pas facile d'abord d'accepter soi-même de vivre ce genre de passion, et encore moins facile de la vivre sous le regard de la société.


On se dit qu'en 2006, dans nos sociétés (en particulier au Québec où l'acceptation ne pose pas de problème et où les droits sont reconnus), nous avons de la chance de pouvoir vivre assez ouvertement et librement, du moins dans une ville comme Montréal.


Si ce film a contribué à faire évoluer les mentalités et à faire diminuer la discrimination (et je crois qu'on peut dire qu'il a joué ce rôle), il a eu dans certains milieux un effet moins heureux.

Je parlais récemment, par Internet, avec un jeune homme qui habite une ville de moins de 25 000 habitants à l'est du Québec. La plupart des garçons de son âge, du moins ceux qui sont homosexuels, sont partis vivre dans des villes plus importantes comme Montréal et Québec. Il se sent assez seul et il envisage de s'installer à Montréal dès qu'il pourra y trouver un poste convenable sans perdre les avantages sociaux attachés à son poste actuel.


Puisque la plupart des garçons et des hommes qui veulent vivre ouvertement leur vie affective en fonction de leurs préférences ont choisi d'aller vivre ailleurs, ce jeune homme a du mal à trouver dans sa ville ou dans sa région un compagnon avec qui il pourrait construire une relation stable.

Il n'a cependant aucune difficulté à trouver des partenaires pour vivre sainement sa sexualité, sauf que ces partenaires occasionnels sont la plupart du temps mariés ou fiancés et par conséquent leurs rencontres sont secrètes. Sur ce plan, tout allait assez bien jusqu'à la sortie de ce film dont tout le monde a parlé. Car la région est très belle et idéale pour les amateurs de chasse et de pêche et le jeune homme à qui je parlais aime les deux, d'autant plus que ces excursions de chasse et de pêche étaient des occasions privilégiées de vivre durant quelques jours avec l'un ou l'autre de ses partenaires occasionnels. Or, depuis la sortie de ce film, toutes les femmes se méfient et, connaissant les préférences du jeune homme, ne laissent plus partir leur mari à la chasse ou à la pêche si le jeune homme en question doit faire partie de l'expédition.

dimanche 20 août 2006

Icare, mon prochain...


« Le Vol d'Icare de Breughel, plein de soleil, est l'expression même de la solitude, non pas de l'égoïsme, mais de l'indifférence qui isole les hommes les uns des autres. Il a sans doute raison, ce laboureur, de tracer son sillon pendant qu'Icare se tue. Il faut que la vie continue, que le grain semé ou récolté pendant que d'autres se meurent. Mais on souhaiterait qu'il lâche sa charrue et aille au secours de son prochain. Je me trompe peut-être et sans doute ignore-t-il qu'un homme se tue. Il est aussi inconscient que la mer et le ciel, que les collines et les rochers. Icare meurt, non pas abandonné mais ignoré. Chacun de nous est comme ce laboureur. Chaque fois que l'on sort, on passe à côté d'un désespoir, d'une souffrance ignorée. On ne voit pas les regards implorants, ni les misères de l'âme ou du corps. Je suis loin de mon prochain. Si j'en étais vraiment proche, j'abandonnerais toujours, sans même y réfléchir ce que je suis occupée à faire, pour aller vers lui. »
Anne Philipe, Le temps d'un soupir*

En écrivant ces lignes, Anne Philipe évoque les derniers jours de son mari, Gérard, qui dort paisiblement à côté d'elle sans savoir ce qu'elle sait depuis des semaines, des mois : il est condamné à mort, comme nous tous, mais dans son cas, c'est une mort très prochaine qui est annoncée. Et pourtant, tout autour, à l'extérieur surtout, le monde continue... Ce qu'elle ignore, cependant, c'est le moment où le souffle calme s'arrêtera tout à fait et où elle parlera désormais de lui à l'imparfait...

Anne Philipe fait allusion à l'indifférence, à l'ignorance les uns des autres, aux souffrances, aux drames, aux tragédies qui se jouent tout autour de nous sans que nous nous en rendions compte, sans que nous songions à offrir notre aide ou, tout au moins, notre attention.
C'est l'une des interprétations possibles de ce tableau de Breughel où l'on voit Icare achever sa chute dans l'eau, devant un pêcheur trop occupé à jeter ses filets, un berger tournant le dos à la mer et un laboureur bien concentré sur son sillon...
Pour les uns, Icare est victime de sa trop grande ambition ou d'avoir été grisé par le succès... Pour d'autres, Icare représente justement le courage, la volonté de liberté, de s'élever au-dessus d'une condition qui le contraint...

Et vous, qu'en pensez-vous ?

On trouvera sur
ce site le tableau (j'y ai emprunté l'image) ainsi que diverses interprétations. Ce site permet aussi de cliquer sur certains parties du tableau pour mieux en apprécier les détails.
D'autres commentaires intéressants se trouvent ici.
On notera que l'orthographe la plus courante du nom de ce peintre est plutôt Bruegel que Breughel ; on écrit aussi Brueghel.

* Anne Philipe, Le temps d'un soupir, Julliard, Paris, 1963, p. 87-88


samedi 19 août 2006

Grand Amour


Rassurez-vous, je ne vous dirai pas que je suis amoureux de ce jeune homme. Je vous dirai cependant que je l'ai déjà été. Pas de lui précisément, mais presque...

Il s'agit ici d'une image faite par un photographe professionnel, dont le nom apparaît dans le coin supérieur gauche, d'un jeune modèle que je ne connais pas. Toutefois, cette photo pourrait être celle d'un jeune homme qui a partagé ma vie durant cinq ans, il y a de cela plusieurs années et qui est pourtant resté l'un de mes plus fidèles amis. J'ai de lui une photo grand format, en noir et blanc comme celle-ci, sur laquelle il porte une chemise blanche qui lui donne cet air angélique, légèrement plus pudique que ce jeune homme dont l'épaule partiellement dénudée fait penser à Baudelaire, non pour son « Invitation au voyage », mais plutôt comme « une promesse de bonheur » (définition de la beauté, selon le poète). Les traits semblables, le regard identique, l'éclairage, ... tout contribue à créer l'impression qu'il pourrait s'agir de la même image.

Dans son billet d'hier, sur ses Chemins de poussières, Olivier de Paris se demandait si, dans ses relations amoureuses précédentes, ces femmes qui avaient croisé ses chemins et lui-même avaient vécu la même histoire. Cette interrogation et les commentaires laissés en réponse à la question m'ont inspiré ce commentaire que je reprendrai ici.

J'ai vécu, il y a plusieurs années, une histoire d'amour, une relation passionnée, fusionnelle, à la fois exaltante, stimulante et dévorante. Nous n'avions (et n'avons toujours pas) le même âge. Nos attentes respectives par rapport à cette relation amoureuse n'étaient forcément pas les mêmes au départ, mais elles n'étaient pas incompatibles ; elles étaient peut-être même complémentaires. Chacun de son côté a apporté à cette relation ce qu'il pouvait y apporter (l'innocence, la passion, l'intensité d'une part ; la confiance, l'assurance, la continuité de l'autre). Et chacun en a retiré ce qui lui convenait sans que ce soit perçu par l'autre comme du pillage affectif.

Au bout de cinq ans, cet amour a évolué. L'un des partenaires a eu besoin d'aller vivre à l'étranger (pas l'étranger pour l'étranger ; mais plutôt l'attrait d'une métropole « où l'on ne dort jamais » et pour la chance de se frotter aux artistes qui l'inspiraient). De là, chacun a vécu différemment l'éloignement, la séparation, le « hiatus »...

De son côté, ses films ont raconté notre histoire, d'une certaine façon. J'aurais envie d'en faire un roman et même un film... Si je faisais ce film, je raconterais la même histoire, mais pas de la même façon. Un étranger qui regarderait ses films et le mien pourrait penser qu'il ne s'agit pas de la même histoire, mais nous, nous savons que nous avons vécu une histoire extraordinaire, unique et que, quel que soit le point de vue que l'on adopte, quel que soit l'accent qu'on lui donne, cette histoire restera la nôtre. Nous pourrions travailler ensemble au scénario et à la réalisation de ce prochain film ; selon le point de vue du réalisateur choisi (lui, moi ou une troisième personne), l'histoire aurait une couleur, un ton particulier, mais chacun de nous se reconnaîtrait dans cette histoire.

Et ce qui compte, après toutes ces années et ces autres histoires vécues, c'est qu'après tout ce temps, nous soyons capables, encore aujourd'hui, de nous asseoir et d'évoquer les merveilleux moments de cette histoire et surtout l'inoubliable transformation mutuelle que cet amour aura permis. Personnellement, et je suis persuadé qu'il en est ainsi de son côté, j'avance encore sur les bases solides que cet amour aura permis de construire en moi...

Il arrive que ce premier Grand Amour lise ce blogue. Je ne crois pas qu'il puisse dire que j'ai menti. Comme dans le cas de toutes les histoires que l'on raconte, oralement ou par écrit, on éclaire certaines scènes plutôt que d'autres ; et les scènes qui sont mises en lumière n'en sont pas moins vraies parce que d'autres sont momentanément dans l'ombre.


Abbaye à vendre...

La photo vient de ce site

Bien qu'en matière de vin, je sois plutôt amateur de bordeaux que de bourgogne (« vins de Bordeaux » ou « vins de Bourgogne », corrigerait Louise de Vilmorin si elle le pouvait encore, elle qui aimait surtout le « vin de Champagne », semble-t-il), je suis tout de même touché par cette nouvelle qui concerne un élément du patrimoine de la Bourgogne et qui a longtemps été associé au milieu littéraire français.

Je n'y ai pas participé moi-même, bien entendu, mais j'ai si souvent lu dans l'histoire de la littérature contemporaine, dans les journaux de quelques écrivains que j'ai fréquentés (sur papier imprimé), le nom de Pontigny, associé à une abbaye principalement connue à une certaine époque du début du vingtième siècle pour ses réunions d'écrivains et d'intellectuels, les « décades de Pontigny ». J'apprends que l'abbaye et les terrains qui la bordent, jusqu'à maintenant propriété de l'État français (à moins que ce ne soit de la mairie), seront vendus à des intérêts privés. Et, semble-t-il, comme on le fait souvent dans ce genre de situation, les négociations se feraient dans le plus grand secret, privant de leur droit de parole les citoyens, véritables propriétaires de ce patrimoine...

Cet article était publié dans le journal Le Monde du mardi 15 août :


L'abbaye de Pontigny mise en vente


L'abbaye cistercienne de Pontigny (Yonne) est mise en vente. En 2003, le conseil régional de Bourgogne avait acquis pour 1,46 million d'euros les bâtiments, remaniés ou reconstruits au fil du temps, avec son parc d'une dizaine d'hectares. Il souhaite aujourd'hui s'en séparer. Ce qui suscite l'inquiétude de nombreuses associations, soucieuses de la préservation de ce patrimoine.
L'abbaye de Pontigny, seconde fille de Cîteaux, a été fondée en 1114 par des bénédictins. De nombreuses personnalités de l'époque y ont séjourné, parmi lesquelles Thomas Becket, l'archevêque de Cantorbéry, qui y vint en exil entre 1164 et 1166. A la Révolution, l'abbaye et ses possessions furent vendues comme biens nationaux - et l'abbatiale du XIIe siècle devint l'église paroissiale, propriété de la commune.
Mais
c'est surtout à partir de 1908 que l'abbaye a connu une renommée nationale. Paul Desjardins, le propriétaire du site depuis 1906, y organisait les Décades de Pontigny. Dix jours par an, cette manifestation réunissait des intellectuels plus ou moins célèbres pour discuter de littérature ou de philosophie : André Gide, Roger Martin du Gard, André Maurois ou Jacques Rivière participèrent régulièrement à ces joutes, qui durèrent jusqu'en 1939.

Après la guerre, l'abbaye connut une succession de propriétaires. En 1968, elle est achetée par un centre de Ladapt (Ligue pour l'adaptation des diminués physiques au travail), devenue locataire à partir de 2003 après son rachat par le conseil régional, alors présidé par Jean-Pierre Soissons (UMP), qui désirait redonner à Pontigny une vocation culturelle. Mais le conseil régional bascule à gauche en 2004, et la nouvelle majorité, n'ayant pas "trouvé de partenaires publics souhaitant investir dans le site", décide de mettre en vente l'abbaye.


Claire Frayssinet Le Monde 15.08.06


On pourra en apprendre un peu plus en lisant ce blogue.

jeudi 17 août 2006

Les hauts (et les bas) de Ramatuelle


Après avoir parlé à Poeri, le 5 août dernier, comme je le raconte dans mon billet du 9 août, mon coeur et mon esprit étaient, bien entendu, avec lui et avec sa mère, mais j'avais cependant le sentiment que Poeri incarnait soudain à lui seul toute la région et... j'avais mal à la Provence. J'évoquais en pensée ce qui me lie à cette région, les souvenirs que j'en conserve mais surtout les rêves que j'ai élaborés au fil des ans et qui, ces dernières années, se sont actualisés, en quelque sorte, dans la mesure où je connais des personnes qui y habitent, qui y vivent, qui m'en parlent et qui me donnent le goût d'en savoir plus encore. Rien ne vaudra jamais la présence concrète — « Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent... Toute connaissance que n'a pas précédé une sensation m'est inutile », écrivait Gide —, mais à défaut d'y être en personne, Internet est très utile pour trouver des renseignements qui permettent de mieux connaître l'environnement des êtres qui sont loin.


Sans que je puisse dire pourquoi, l'évocation de la Provence, durant tous ces derniers jours, me ramenait sans cesse à l'esprit le nom d'un village : celui de Ramatuelle. Je n'y ai jamais mis les pieds ; je ne connais personne qui y vive ni qui que ce soit qui m'en aurait parlé ces dernières années. Je croyais cependant avoir lu ce nom, il y a de nombreuses années, dans un récit d'Anne Philipe, Le temps d'un soupir, qui raconte les dernières heures de son mari, le père de ses deux enfants, l'acteur Gérard Philipe. Je retiens de la lecture des livres d'Anne Philipe un sentiment de lucidité et de tendresse, de sensibilité et de pudeur... L'un des derniers que j'aie lus raconte la mort de sa mère, atteinte du cancer, je crois ; le ton de ce récit ne dément en rien ce que je viens de dire de ses livres.


Je n'ai pas relu ce livre depuis et pourtant ce nom de Ramatuelle semblait vouloir s'imposer à moi, comme pour incarner la Provence. Si je me souviens de ce récit d'Anne Philipe, la narratrice, qui est l'auteur en réalité, raconte à un moment donné qu'elle attend le facteur qui, au volant de sa R4 jaune (qui se souvient de cette voiture des années 1959-1960 ?), grimpe la route qui conduit vers les hauts de Ramatuelle ; elle se demande s'il y aura une lettre de l'un ou l'autre de ses enfants qui étudient ailleurs, dans une grande ville... J'évoque ici de lointains souvenirs de lecture et je ne suis pas sûr de ne pas télescoper différents souvenirs.


Puisque Ramatuelle semblait vouloir s'imposer à mes pensées, j'ai voulu en savoir un peu plus au sujet de ce village du Var. Le site de la commune m'apprend que sa population qui ne compte qu'environ deux mille habitants en temps normal atteint parfois de dix à vingt mille personnes en raison du tourisme. La vigne et le tourisme sont ses deux principales sources de revenus. Le village n'est pas très loin de Saint-Tropez, ce qui peut aisément expliquer sa fréquentation ; sans compter qu'il s'agit d'un très beau village, selon ce que nous montrent les photos du site officiel de la commune, d'où j'ai emprunté quelques photos, et que l'on trouvera à cette adresse. Si l'on fait d'autres recherches, pour l'immobilier, par exemple, on trouvera de superbes villas à louer ou à vendre. Compte tenu de sa situation géographique et de sa configuration, on peut imaginer à quel point cet endroit peut être un paradis (surtout si l'on regarde l'endroit avant l'envahissement par les touristes). Il n'est pas étonnant qu'en cherchant une maison dans la région à la fin des années 1950, le légendaire acteur Gérard Philipe et sa femme décident d'acheter là une maison qui devait devenir, du moins aux yeux d'Anne Philipe, la maison de l'amour (ni elle ni lui ne se doutaient que cet amour prendrait fin un peu plus d'un an plus tard). Ne voyant rien sur le site de la commune au sujet de Gérard Philipe, qui fut sans doute son résident le plus célèbre, je me suis demandé si je n'avais pas inventé sa présence à Ramatuelle. Non, Gérard Philipe a bien vécu à Ramatuelle, environ un an, avant de rentrer à sa maison de Cergy. Mort à Cergy ou à Paris le 25 novembre 1959, ses obsèques eurent lieu à Ramatuelle le 28 novembre et sa dépouille repose au cimetière de Ramatuelle. Si la commune n'en parle pas, c'est peut-être à la demande de la famille, qui sait...

Pourquoi donc ce nom de Ramatuelle hantait-il mon esprit ces jours derniers ? Comment expliquer les mécanismes du souvenir, de la mémoire ? Il se fait au creux de notre cerveau des associations d'images que nous ne sommes pas toujours en mesure d'expliquer, à moins d'entreprendre une longue analyse sur le divan des disciples de Freud ou de Lacan. Quel lien ma mémoire faisait-elle entre Ramatuelle et mon ami Poeri qui vit la plupart du temps à Aix-en-Provence et sa mère qui habite une autre commune plus au Nord-Est, si mon sens de l'orientation est bon, vers le pays de Jean Giono, un village de moins de mille habitants où l'église paroissiale restaurée a conservé sa nef romane ? La réponse est peut-être à chercher du côté affectif plutôt que du côté intellectuel. Qui sait si mon coeur plutôt que ma raison n'a pas associé la terrible nouvelle que venait de m'annoncer Poeri au souvenir de la lecture de ce récit d'Anne Philipe...

Je viens de prendre sur les rayons ce livre, Le temps d'un soupir ; sur la quatrième page de couverture de l'édition de 1963, chez Juliard, on peut lire ceci :
« C'est une méditation sur l'amour et sur la mort, un dialogue avec une ombre, un monologue qui se poursuivent en dehors du temps. Où sommes-nous ? Quand sommes-nous ? Le passé, le présent, les lieux se confondent dans une plainte qui n'est pas seulement celle de la solitude. Le désespoir et le scandale pour l'esprit et le coeur face à une séparation éternelle sous-tendent et nourrissent un texte dont la déchirante sérénité exprime à chaque phrase comme la conquête de soi-même sur une douleur totale. À travers la sensibilité lucide d'une femme d'aujourd'hui ce n'est pas sans émotion que le lecteur reconnaîtra un écho des grandes voix stoïciennes de l'Antiquité. »
« Où sommes-nous ? Quand sommes-nous ? Le passé, le présent, les lieux se confondent... » En effet, il semble bien que ces mots ne s'appliquent pas seulement au récit d'Anne Philipe ; je me sens assez touché par ces questions et par la confusion du passé et du présent, des lieux, que ceux-ci soit d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique...

Lundi dernier, un événement tragique est venu ajouter à mon trouble. Ramatuelle est un village dont je n'avais pratiquement pas entendu parler durant des années, sauf par ce récit d'Anne Philipe. Puis, dès le cinq août dernier, ce nom me revient sans cesse à l'esprit dès que j'évoque la Provence. Lundi dernier, en écoutant le bulletin de nouvelles, j'apprends qu'un incendie s'est déclaré dans les environs du villages de Ramatuelle.
L’incendie qui s’est déclaré vers 15 heures lundi 14 août à Ramatuelle, au quartier de la Quessine, a été circonscrit en fin d’après-midi le jour même. Les flammes, attisées par un vent de sud-ouest se sont dirigées vers Bonne Terrasse et le phare de Camarat. Les sapeurs-pompiers du Var, guidés par le Comité communal des feux de forêts, sont intervenus très rapidement, relayés par cinq Canadairs, des Trackkers, un Dash 8 et des hélicoptères.

Par précaution, certains lieux ont été évacués : le camping des Tournels, le village Léo-Lagrange, le village du Merlier... Les vacanciers et les résidents ont pu rejoindre leur lieu d’habitation dans la soirée.

Aucune habitation n’a été touchée. 56 hectares ont brûlé.

Et, le lendemain, j'apprends ceci :
Hélas, trois sapeurs-pompiers de Puget-Ville ont trouvé la mort dans un accident routier en rentrant de Ramatuelle, sur la route de La Garde-Freinet.

La commune de Ramatuelle s’associe à la douleur des familles et à la peine des sapeurs-pompiers du Var, une nouvelle fois touchés par ce deuil cruel.

Les renseignements au sujet de l'incendie se trouvent aussi sur le site de la commune, dans la section « actualités ». On y trouvera les coordonnées si l'on veut faire des dons aux familles ou obtenir des renseignements au sujet des obsèques.

Je trouve parfois que certaines coïncidences imposent la réflexion, forcent des tentatives d'explication. Je ne suis cependant pas sorcier, ni devin, ni psychanalyste. Je constate des associations, des coïncidences, mais j'aurais beau essayer de trouver des explications intelligentes, je ne crois pas pouvoir y arriver. J'y renonce d'avance.

mercredi 16 août 2006

HP - La danse des Canards (GOF)

Rions un peu ;o)

On dira ce que l'on voudra ! Si l'on pense que je ne suis pas sérieux, on aura raison : je le suis trop par moment, mais j'adore rire et rares sont ceux qui savent m'apporter cette détente (il suffit parfois d'une oreille complice pour y arriver sans peine).

Il y a quelques années, lors des fêtes de bureau, j'avais honte quand les secrétaires se mettaient à danser sur cette musique, mais dès que j'ai entendu cette version, j'ai éclaté d'un grand éclat de rire et, depuis, je l'écoute souvent avec autant de plaisir... Il existe des dizaines de vidéo sur cette trame musicale, la plupart plus bêtes les unes que les autres, qui peuvent être drôles pour ceux ou celles qui y ont participé. Mais ce montage d'extraits de film (du film Harry Potter, sans doute - je ne l'ai pas vu) est particulièrement bien synchronisé aux paroles et à la musique de cette chanson. Et son mérite principal, c'est de me faire rire aux éclats à chaque fois que je la regarde.

Je ne sais pas coment on peut y arriver à partir d'ici, mais comme les images sont assez sombres, il faudrait pouvoir les regarder en plein écran (s'il le faut, inscrivez-vous à YouTube - un peu embêtant avec la validation des caractères illisibles -, mais le jeu en vaut la chandelle). Et, évidemment, il faut écouter la musique qui accompagne les images en montant un peu le volume...

Questionnement existentiel...


Ces dernières semaines, j'ai eu besoin de prendre du repos et un peu de recul par rapport à mes activités habituelles. J'ai senti le besoin de dormir et de ne rien faire... J'essaie de reprendre mes activités, je dois assumer un certain nombre de responsabilités, remplir des obligations ; je sens que mon corps aussi bien que mon esprit résistent encore au besoin de se mettre en mouvement...

Durant ces semaines, même si j'avais parfois envie d'écrire, j'avais du mal à me concentrer assez longtemps pour donner forme à un billet à afficher dans ce carnet. Il m'était plus facile de laisser de temps à autre un commentaire que de prendre l'initiative de rédiger un billet et... de le terminer.

Je me suis posé quelques fois la question de la pertinence de poursuivre la tenue de ce carnet... Deux commentaires lus sur d'autres blogues m'ont fait réfléchir, pas forcément dans le bon sens. Je me rends compte que j'ai souvent tendance à écrire de longs billets, mettant à rude épreuve la patience des lectrices et des lecteurs. L'un des commentaires qui m'ont touché, ébranlé, surtout qu'il venait de quelqu'un qui tenait aussi un blogue, disait qu'il ne voyait pas la nécessité d'exposer ainsi ses états d'âme, ses émotions ou sa sexualité (ce n'était pas le cas de ce blogueur qui a d'ailleurs supprimé le sien, ayant atteint son objectif).

J'ai ouvert ce blogue en octobre dernier sans trop savoir ce que j'y mettrais ; quelque dix mois plus tard, je ne suis toujours pas plus fixé sur ce que je veux que soit ce carnet. Je n'ai pas tous les jours envie de rédiger une thèse sur la place de la virgule dans la Recherche du temps perdu ou du silence dans le cinéma de Marguerite Duras ; à la rigueur un petit billet sur le rôle de la grive dans les Mémoires d'outre-tombe ou de l'emplacement du cèdre dans le jardin de la Vallée-aux-Loups... Ma vie personnelle si l'on entend par « vie personnelle » l'ensemble des événements qui fait briller les yeux de celui qui se fait demander : « Et toi, quoi de neuf ? » est d'un ennui mortel, ce qui ne signifie toutefois pas que moi-même je m'ennuie à mourir...

Bref, on ne pourra pas compter sur moi pour trouver ici régulièrement des critiques sur les derniers livres publiés ou les derniers films sortis, ni des analyses sur la situation politique au Moyen-Orient (quoique je retienne depuis longtemps des commentaires rageurs sur le cynisme et la mauvaise foi du gouvernement israélien, qui n'ont d'égaux que ceux de leur complice, ce grand pays qui se trouve au sud du Québec), mais si on a la patience ou la bonté de lire encore des billets personnels et des états d'âme, je pense qu'on pourra toujours en trouver à cette adresse. Merci.

dimanche 13 août 2006

Et la tendresse... ?

« … C’est une façon de mourir à soi-même et de mourir aux autres, que de ne plus savoir être tendre. » Jeanne Moreau

Cette phrase de Jeanne Moreau,
au cours d'une entrevue qu'elle accordait à la télévision, en 1996, me rappelle certains passages des Nourritures terrestres qui, il y a quelques années, résumaient presque toute ma philosophie...

« Je n'ai jamais rien vu de doucement beau dans ce monde, sans désirer aussitôt que toute ma tendresse le touche. Amoureuse beauté de la terre, l'effloration de ta surface est merveilleuse. Ô paysage où mon désir s'est enfoncé ! Pays ouvert où ma recherche se promène ; allée de papyrus qui se referme sur de l'eau ; roseaux courbés sur la rivière ; ouvertures des clairières ; apparition de la plaine dans l'embrasure des branchages, de la promesse illimitée. Je me suis promené dans les couloirs de roches ou de plantes. J'ai vu se dérouler des printemps. »

« Certes, tout ce que j'ai rencontré de rire sur les lèvres, j'ai voulu l'embrasser ; de sang sur les joues, de larmes dans les yeux, j'ai voulu le boire ; mordre à la pulpe de tous les fruits que vers moi penchèrent des branches. À chaque auberge me saluait une faim ; devant chaque source m'attendait une soif — une soif, devant chacune, particulière ; — et j'aurais voulu d'autres mots pour marquer mes désirs
de marche, où s'ouvrait une route ;
de repos, où l'ombre m'invitait ;
de nage, au bord des eaux profondes ;
d'amour ou de sommeil au bord de chaque lit.
J'ai porté hardiment ma main sur chaque chose et me suis cru des droits sur chaque objet de mes désirs. (Et d'ailleurs, ce que nous souhaitons, Nathanaël, ce n'est point tant la possession que l'amour.) Devant moi, ah ! que toute chose s'irise ; que toute beauté se revête et se diapre de mon amour. »
(André Gide, Nourritures terrestres).


vendredi 11 août 2006

« Nous nous choisissons par nos fêlures... »


« Nous nous choississons par nos fêlures... »
(Michel del Castillo, De père français).

Si, dans le choix de nos amis, nous sommes séduits, attirés par des qualités, des forces, des vertus, je crois en effet que c'est plutôt par nos fêlures que nous laissons un autre s'approcher de ce que nous avons de plus précieux : le coeur, les sentiments. Accepter l'amitié, et l'amour en fait, c'est d'abord se reconnaître vulnérable avant de conjuguer nos forces...

jeudi 10 août 2006

Contre l'esprit de sérieux...

J'habite à droite de cet immeuble du centre,
sous la plus basse branche du conifère au premier plan, pourrait-on dire,
juste au pied du mont Royal, au sud du parc Jeanne-Mance.

Il y a une dizaine d'années, l'organisme où je travaillais avait accueilli un étudiant, que j'appellerai William, venu faire un stage de fin d'études. Quelques mois plus tard, un autre collègue a dû s'absenter durant près d'un an pour subir des opérations aux hanches et poursuivre sa réadaptation ; nous avions alors fait appel à William, maintenant diplômé, pour remplacer le collègue en convalescence. Même si nous étions tous très autonomes dans nos fonctions, nous avions décidé, William et moi, de travailler ensemble pour animer certaines rencontres avec des groupes de clients ; la chimie qui s'est installée est vite devenue très stimulante. Sur le plan professionnel, il apportait des techniques nouvelles, un regard neuf, alors que j'avais l'expérience, l'aisance, un peu de culture, etc. ; nous avions le même goût du jeu dans la communication.

Nous sommes vite devenus amis et, sous le regard amusé de toute l'équipe de travail, absolument inséparables ; au restaurant, par exemple, nous étions toujours assis l'un à côté de l'autre ou l'un en face de l'autre : ce n'était pas une règle écrite, mais chacun savait qu'il ne fallait pas l'enfreindre. William était en couple depuis quelques années avec une charmante jeune fille ; je les ai invités à dîner ensemble et nous nous sommes revus à quelques reprises. Mais quelques mois plus tard, la jeune femme devint amoureuse d'un ami de William et et partit vivre avec lui, laissant William seul avec sa peine. En tant qu'ami, j'essayai bien de le distraire et de le consoler, mais arrive-t-on jamais à consoler quelqu'un ? Je crois plutôt que c'est une question de cheminement intérieur et de temps... N'attendez pas de détails croustillants ; notre amitié resta de l'amitié ; certains l'appelleraient peut-être une « amitié particulière », mais elle resta de l'amitié.

Nous ne nous voyons plus beaucoup ; la dernière fois que je lui ai parlé, c'était le 25 avril, pour son anniversaire. Ces dernières années, il a commencé à écrire et à publier des livres, à donner des conférences et à vendre des disques de ses conférences ; sa nouvelle compagne gère ses contrats et son agenda. Il publie chaque semaine une infolettre ; le sujet de l'infolettre de cette semaine était « Vivez plus vieux en cessant de vous prendre au sérieux ». En lisant ce titre, j'ai éclaté de rire et j'ai immédiatement envoyé un courriel à William, lui demandant s'il me visait personnellement avec le titre de ce bulletin. Je n'ai pas encore reçu de réponse de sa part, mais je suis absolument certain que lorsqu'il lira mon message, il éclatera d'un rire énorme, sonore comme une fontaine italienne...




Depuis que j'ai appris à lire, à lire vraiment en appréciant les livres que je lisais, j'aime la Grèce. Cet amour me vient d'abord du roman de Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières, et de tous les autres qu'il publia par la suite, sans oublier son énorme et incontournable trilogie sur Alexandre le Grand, son héros. Au début, ce n'était qu'un intérêt intellectuel ; puis j'ai connu des gens d'origine grecque, puis les restaurants, la musique, surtout la musique traditionnelle ; puis j'ai découvert les livres sur l'antiquité, les reproductions d'oeuvres d'art, puis la section du musée du Louvre consacrée à la Grèce ancienne. Bien sûr, j'ai exploré certains auteurs anciens, certaines oeuvres. Quand, le 5 août 2000, j'ai eu besoin de choisir un pseudonyme pour naviguer sur Internet, il était clair que ce pseudonyme serait grec... Puis je me suis fait des amis (Loupiot, Poeri, Tramaque, ...) qui, de nationalité française, sont des Grecs de coeur et d'esprit. Malgré tout, je ne suis encore jamais allé en Grèce moi-même. Mais ces dernières années, durant l'été, je fais des cures d'immersion grecque : je lis des livres qui parlent de la Grèce (Jacqueline de Romilly, Jacques Lacarrière, ...) et j'écoute la musique traditionnelle et le rebetiko, mais aussi du Mikis Teodorakis, puis Melina Mercouri, Angelique Ionatos, Agnès Baltsa... Et puis, au moins une fois durant l'été, je vais m'asseoir à la terrasse d'un restaurant grec pour manger des calamars grillés ; même si le goût des plats n'a sûrement plus grand chose de grec, le menu est en grec et il y a parfois de la musique grecque. C'est ce que j'ai fait cet après-midi ; j'aurais dû rester chez moi pour travailler, mais il faisait trop beau et j'avais envie de m'évader. Je suis parti à vélo et, durant quelques heures, j'étais à la fois en Grèce et beaucoup en Provence où je voudrais tellement pouvoir m'asseoir à une terrasse et écouter la voix de Poeri...



En sortant du restaurant, je suis reparti à vélo et je suis allé marcher sur le mont Royal. À défaut de pouvoir aller à la campagne, les sentiers boisés du mont Royal me permettent d'échapper un moment à la frénésie urbaine. J'en profite pour ne penser à rien, pour faire des projets d'avenir ou pour me laisser aller à des rêveries sans but, pour dialoguer avec les écureuils ou observer des oiseaux que je ne vois nulle part ailleurs... Je suis donc resté plus d'une heure et demie, appuyé contre un arbre ou à marcher dans les sentiers.

Quand j'ai ouvert la porte de l'appartement, je me suis dit qu'on avait sûrement essayé de me joindre. Un coup d'oeil rapide sur l'afficheur téléphonique m'a confirmé qu'il y avait eu plusieurs appels, mais je n'ai reconnu personne ni aucun des numéros. Il y avait toutefois un message sur le répondeur et, je ne sais pourquoi, j'avais l'intuition que ce message venait de France. En effet, c'était un message de Guillaume, un charmant garçon de Versailles qui, il y a cinq ans, avait eu la générosité de m'héberger durant quelques jours dans son tout nouvel appartement ; puis, la veille de mon retour, nous avions exploré ensemble les jardins de Versailles (le château étant fermé en raison de l'une des très rares grèves en France) ; Sébastien, le plus charmant des Français d'origine portugaise, était venu nous rejoindre devant la statue équestre de Louis XIV et, tous trois (sans la statue), nous étions allés manger une crêpe... bretonne.



Après avoir rédigé ce qui précède, j'allais me déshabiller pour mettre une tenue d'intérieur plus confortable ; j'étais dans ma chambre et je venais d'enlever mes chaussures quand le téléphone a sonné. J'ai eu le temps de voir sur l'afficheur le numéro et le nom de Hugo, qui fut mon voisin immédiat et ami durant cinq ans et qui, il y a un an, allait vivre à Las Vegas où il travaille comme acrobate dans l'un des spectacles du Cirque du Soleil. Il est venu assister aux funérailles de l'une de ses grands-mères, à Québec, et il est de passage à Montréal durant quelques jours. Il arrivait de Québec au moment où il m'a téléphoné et m'a demandé si j'avais mangé ; nous nous sommes donné rendez-vous devant le restaurant chinois, près de chez moi, où nous avons mangé si souvent ensemble durant cinq ans. Les propriétaires du restaurant l'ont reconnu, se souvenant même de ses plats préférés... Nous avons passé encore une très agréable fin de soirée autour d'un repas, à nous raconter les dernières nouvelles... Il a mûri un peu, embelli surtout, mais il est resté le charmant petit frère que j'aimerai toujours. Somme toute, cette journée s'est très bien déroulée et s'est terminée en tendresse et en beauté...

mercredi 9 août 2006

Un message personnel...

... pour Poeri



Voici ce message, inspiré d'un poème grec,
et illustré ici en couleur :


Crie pour libérer ton coeur.
Espère pour vaincre ton chagrin.
Pleure pour apaiser ta douleur.
Crois pour trouver la paix en toi.

Et si tu as besoin de moi, je suis là.

J'ai mal... à la Provence


Depuis samedi dernier, la seule évocation de la Provence me fait mal et me tire des larmes, quel que soit le moment du jour ou de la nuit. En fait, depuis samedi midi, je n'ai en tête que la Provence et tout ce qu'elle évoque pour moi et si j'arrive à retenir mes larmes en n'affichant que ma tristesse au cours de mes sorties en public, je ne les empêche pas du tout du moment que je rentre chez moi, où je passe la très grande partie de mon temps. J'ai mal à la Provence comme on a mal au foie... Je sais bien ce qui a déclenché cette peine immense, mais je sais aussi que la cause de cette peine est plus complexe que l'annonce d'une mauvaise nouvelle...


Durant de nombreuses années, la Provence n'était pour moi que l'une des magnifiques régions de la France, avec l'avantage d'un climat assez doux en hiver, qui me faisait rêver à la retraite que je pourrais y prendre un jour lointain après avoir bien travaillé et gagné l'argent nécessaire pour y vivre sans souci matériel. Le jour où l'on m'a dit qu'en se levant la nuit pour aller assouvir un besoin naturel ou en voulant enfiler ses chaussures, on pouvait mettre le pied sur un scorpion, mon rêve de retraite en Provence s'était quelque peu estompé pour faire place à d'autres options...

Lors de mon premier séjour en France, lorsque j'avais vingt ans, les circonstances m'ont permis de faire partie d'une troupe d'artistes professionnels et, avec eux, j'ai fait quelques tournées qui m'ont conduit dans plusieurs villes de Belgique et de France, dont Avignon, Carcassone et Aix-en-Provence. J'ai toujours conservé d'Aix de très doux souvenirs, car j'y ai amorcé alors une relation amoureuse qui se préparait depuis quelques semaines à Paris, mais qui a pris un tournant plus affirmé dans une loge de l'Opéra d'Aix (que l'on appelle le Théâtre du Jeu de paume, je crois ?) puis dans les rues d'Aix dans les heures qui ont suivi et qui s'est finalement concrétisée ensuite à Carcassonne...

Puis, grâce à Internet, j'ai fait la connaissance ces dernières années d'un garçon sans pareil qui, s'il n'est pas toujours à Aix-en-Provence, y revient toujours... J'ai parlé de lui dans ce cyber-carnet, le 26 novembre 2005. J'ai des photos de lui, mais elles ne lui rendent pas justice, je trouve. Il faut voir, quand on lui parle, ses yeux s'allumer, son sourire s'illuminer ; il faut entendre sa voix, être attentif à ses intonations... À défaut de pouvoir présenter de lui des images vidéo qui permettraient de juger de sa beauté, je trouve que ce sont des portraits de la Renaissance italienne qui le représentent le mieux à mes yeux (autoportraits de Filippino Lippi ou portrait de Botticelli par son élève, par exemple). Français de naissance, avec du sang espagnol, une formation universitaire en partie italienne, il est aussi un fils de la Grèce classique ; il est fait du meilleur de ces cultures, à la fois par héritage et par élection.

Je me souviens très précisément des premiers mots qu'il m'a adressés un soir dans un salon de clavardage. Je fréquentais quotidiennement ce salon depuis que je l'avais découvert au hasard de mes explorations le jour même de mon abonnement à Internet le 5 août 2000 ; je m'y étais fait une certaine notoriété et de nombreux amis. Si bien que, lorsque je suis venu en Europe, à l'automne de l'année suivante, j'ai dû rencontrer près de soixante-dix personnes avec qui j'avais eu l'occasion de dialoguer plus ou moins souvent dans ce salon, sur Internet.

Je me souviens des premiers mots qu'il m'ait adressés, mais je n'ai plus aucune idée de la date, pas même de l'année (je pourrais la retrouver par des courriels que nous nous sommes envoyés, mais cela n'a pas vraiment d'importance car j'ai le sentiment de le connaitre depuis toujours). Ce soir où j'ai fait la connaissance de Poeri (c'était son pseudonyme), je me sentais vulnérable et j'avais dû émettre dans le salon de clavardage un commentaire pour m'attirer un peu d'attention. De l'attention, j'en ai reçue immédiatement ; et quelle attention ! Je me suis demandé qui était ce garçon dont je voyais pour la première fois le pseudonyme au salon et qui s'adressait à moi comme s'il m'avait toujours connu et de la meilleure façon. Ses propos étaient si empreints de sensibilité et de finesse, d'intelligence et de tendresse... Depuis ce jour, Poeri et moi n'avons cessé d'apprendre à connaître les événements qui composent l'histoire de nos vies respectives, mais l'essentiel, ce que nous sommes réellement, chacun au fond de soi, nous le connaissons, chacun le reconnaît chez l'autre.

Comme il le souligne dans son commentaire à mon billet du 26 novembre 2005, nous en avons passé des heures à nous parler, soit sur MSN, soit dans ce salon de clavardage où nous avions d'autres bons copains, soit au téléphone... Combien de fois m'a-t-il demandé de venir en Provence, de venir chez lui, profiter de sa terrasse à Aix... Combien de fois ai-je regretté de ne pas être en mesure de répondre à son invitation. Combien de fois ai-je pleuré de bonheur de connaître ce garçon et pleuré de tristesse que la distance soit si grande entre Montréal et Aix-en-Provence.

Ce jeune homme est très occupé. Il essaie de terminer la rédaction de sa thèse de doctorat et pour cela, il se déplace entre la Provence et l'Italie. D'autre part, il est très sollicité par ses amis et par sa famille. Ce fils unique est orphelin de père depuis son enfance... Il a pour sa mère l'adoration des fils élevés dans l'amour et, comme on peut le deviner, il est tout pour sa mère.

Ces derniers temps, je l'apercevais moins souvent sur MSN, et plus du tout dans ce salon de clavardage où nous avons fait connaissance. Je m'en attriste, mais je comprends sa situation, sachant qu'en raison de ses déplacements fréquents, il n'a pas conservé un appartement à Aix et qu'il n'a pas forcément une adresse fixe et que, d'autre part, la santé de sa mère le préoccupe depuis plusieurs mois.

Samedi dernier, cinq août, c'était le jour de son anniversaire de naissance. Quand j'ai vu son pseudonyme apparaître sur MSN, samedi dernier, je l'ai immédiatement salué et j'ai voulu lui offrir mes voeux d'anniversaire. J'ai toutefois senti qu'il n'avait pas le coeur à la fête et j'ai voulu savoir ce qui n'allait pas. Je savais que la santé de sa mère le préoccupait, mais je me demandais ce qui, en quelques semaines, avait pu changer...

En insistant un peu pour qu'il ne garde pas pour lui seul une nouvelle qui semblait le briser à ce point, il a accepté de me confier qu'on lui avait annoncé une terrible nouvelle au sujet de sa mère. Cette mère qu'il adore, qui lui avait donné naissance précisément ce 5 août, il y a une trentaine d'années, est atteinte d'une maladie épouvantable qui, dans un cas, pourrait lui permettre de vivre une dizaines d'années (mais dans quel état ?) et, dans l'autre cas, pourrait évoluer rapidement et entraîner la mort d'ici un an. Quelle nouvelle agréable à recevoir le jour de son anniversaire !

Poeri est anéanti. On le serait à moins. Il m'a gentiment envoyé une photographie de sa mère, prise il y a deux semaines. Je ne commettrai pas l'indiscrétion d'afficher ici la photographie de sa mère qui, très élégamment vêtue de blanc, du cou aux chevilles, porte un joli chapeau de soleil, avait accepté de poser pour son fils, assise sur les marches d'un immeuble devant une très belle porte en bois scuplté, avec le chien dont m'a si souvent parlé Poeri, qui tenait le plus souvent compagnie à sa mère qu'à lui-même. On devine dans le regard de cette femme tout l'amour qui circule entre ces deux êtres : celle qui, au cours d'une promenade amoureuse avec son fils dans les rues d'Aix-en-Provence peut-être, profite d'une pause-photo pour s'accorder un moment de repos en souriant à son fils qui saisit ce moment à travers son appareil.

Je regarde la photographie de cette femme d'un peu plus de cinquante ans, encore très belle, et je l'imagine, juste avant la naissance de son fils, avec le même chapeau qu'elle porte sur cette image ; elle pourrait ressembler à cette jeune femme peinte par Pierre Bonnard :


Je ne connais cette femme que par les mots de son fils, mots discrets et cependant si révélateurs. Elle ignore mon existence, même si elle a sans doute vu passer quelques mots que j'avais adressés à Poeri au moment où celui-ci était de passage chez elle, de retour d'Italie. Je suis néanmoins atterré d'apprendre le terrible diagnostic qui la concerne et que son fils n'avait pas encore eu le courage de lui annoncer après l'avoir lui-même appris de la bouche des médecins.

J'ai mal pour elle, bien sûr. Mais j'ai très mal pour son fils, mon ami. Je sens la douleur qui l'habite et qui ne le quittera plus durant des mois, des années... Elle évoluera, se transformera, mais elle fera désormais partie de lui, je le crains. Et cette seule pensée m'est pénible ; elle m'oppresse et me rend infiniment triste.


mardi 8 août 2006

Faites le un si vous êtes satisfait...

On a vu un peu partout cet extrait de l'émission « Le coeur a ses raisons » ; il circule sur Internet depuis plusieurs semaines et, à chaque fois, je le trouve aussi drôle. Puisque celui de chez Olivier ne fonctionne plus, j'ai pensé que je pourrais l'afficher ici et le revoir pour rire encore...

lundi 7 août 2006

Tout n'est pas perdu...

Les journaux de samedi dernier publiaient une nouvelle qui devrait nous réjouir : on n'aura peut-être plus besoin de tolérer ces comportements et ces commentaires stupides autour de soi ...


Une pilule qui rend intelligent ?
[2006-08-05 15:26]

BERLIN (Reuters) — Un scientifique allemand teste actuellement une « pilule contre la bêtise » qui obtient des résultats encourageants sur des souris et des drosophiles, rapporte le quotidien Bild.
Hans-Hilger Ropers, directeur de l'Institut Max Planck de la génétique moléculaire à Berlin, aurait mis au point, explique le journal, une pilule efficace contre l'hyperactivité de certaines cellules nerveuses du cerveau, stimulant la mémoire du passé proche et augmentant la concentration.
« Sur les souris et les drosophiles, cela évite de perdre la mémoire du passé proche », a déclaré Ropers au Bild. A 62 ans, le scientifique croit avoir mis au point la première pilule mondiale contre la stupidité.

Le Dr Ropers a étudié la médecine à Freiburg et à Munich. Avant sa nomination au poste de directeur du Max-Planck-Institute for Molecular Genetics en 1994, il était chef du Département de génétique humaine à Nijmegen, en Hollande, où il s’est également spécialisé en génétique médicale. Le Dr Ropers est membre du conseil de HUGO. Son département se concentre sur les déficiences mentales et les troubles connexes, les réarrangements chromosomiques équilibrés associés aux maladies, les puces d’ADN (« arrays ») de l’HCG, de même que le profilage des gènes au moyen des puces d’ADN.

Le mont Royal vu de l'Hôtel-Dieu


Voici quelques précisions sur ce que nous pouvons voir ou deviner sur cette photo.

On aperçoit sur la deuxième photo, après la première rangée d'arbres, une bâtiment de pierres qui sert surtout au jardinier ; juste à côté, il y a une toute petite chapelle, en pierres également, mais que l'on n'aperçoit pas sur la photo. En haut à gauche, on peut apercevoir quelques bâtiments d'un autre hôpital, anglophone celui-là, le Royal-Victoria. Vers le centre-droit de l'image, entre la cime des arbres du premier plan et la croix du mont Royal, on peut voir un toit vert ; il fait partie des installations sportives de l'Université McGill, autre institution anglophone. Ce que l'on ne voit pas, perdues dans les arbres, ce sont les résidences étudiantes de la même université (presque toutes les vues intéressantes de Montréal appartiennent à ceux qui ont longtemps dominé la vie économique et culturelle de Montréal : les anglophones de souche britannique). L'Université McGill et l'hôpital Royal-Victoria ne se gênent pas pour, de temps à autre, couper des arbres et envahir peu à peu du terrain dans ce parc du mont Royal qui appartient aux Montréalais ; ils sont passibles d'amendes pour ces délits, mais qu'est-ce qu'une amende de quelques centaines de dollars pour ces riches institutions ? les places ainsi récupérées pour garer quelques dizaines de voitures rapporteront au centuple en quelques semaines le montant de ces amendes. Conclusion : ce n'est pas parce qu'ils dirigent des institutions à caractère social ou humanitaire que les administrateurs de ces institutions font preuve de civisme et de respect de la propriété collective des Montréalais. Hélas, ces infractions, pratiquées parfois avec insolence dans le cas des deux institutions précédentes, ne sont pas isolées : il y a quelques années, les soeurs hospitalières, pour répondre sans doute aux demandes pressantes des administrateurs de l'Hôtel-Dieu, ont laissé se détériorer quelques très belles maisons qui leur appartenaient, rue Saint-Urbain, forçant ainsi les locataires à quitter les lieux, afin de pouvoir démolir ces maisons datant du XIXe siècle et de les remplacer par un terrain servant à garer des voitures. J'avais toujours rêvé d'occuper un logement dans l'une de ces maisons, non seulement à cause de l'architecture de ces maisons, mais aussi pour la vue superbe sur le parc Jeanne-Mance et sur le mont-Royal ; cette vue superbe, ce sont maintenant des dizaines de voitures qui en bénéficient.

dimanche 6 août 2006

Quatre jours loin de chez moi (suite et fin... enfin)

Cette première nuit après l'opération n'a pas été trop difficile ; les anti-douleurs qu'on m'avait administrés sous différentes formes en fin de soirée avaient dû jouer leur rôle avec beaucoup d'efficacité. Je ne me souviens pas de m'être réveillé au cours de la nuit, mais au petit matin, j'avais les yeux bien ouverts avant que l'on vienne s'occuper de moi et dès qu'un préposé s'est approché, je lui ai demandé d'abaisser les barres d'appui escamotables de mon lit électrique aux multiples panneaux de commandes, dont deux sont insérés dans les barres d'appuis de chaque côté du lit... Je pouvais ainsi contrôler moi-même la hauteur du lit, le relèvement de la tête ou du pied, et bien d'autres fonctions que je n'utilisais pas ; il m'était cependant impossible de descendre moi-même les barres d'appui escamotables de chaque côté du lit. Le préposé m'a demandé pourquoi. « Parce que je veux pouvoir m'asseoir sur le bord du lit ». « Ah non, vous ne pouvez pas faire cela avant qu'on ait fait avec vous le premier lever. Après une anesthésie, une chirurgie, vous pourriez avoir un malaise, vous évanouir... Nous viendrons avec les infirmières vous aider à vous lever, mais dans une heure ou une heure et demie ; en ce moment, nous n'avons pas le temps. »
J'allais me résigner à attendre quand, cinq minutes plus tard, trois personnes sont arrivées pour m'aider à me lever et, voyant que je n'éprouvais ni faiblesse ni vertige, m'ont autorisé à m'asseoir sur le bord du lit, non sans me recommander la plus grande prudence dans mes mouvements. Dans les minutes qui ont suivi, je suis descendu du lit et j'ai commencé à marcher dans la chambre. Quand le préposé est revenu pour me demander si j'étais prêt à faire ma toilette, il a été surpris : je l'avais déjà faite. L'infirmière est revenue me donner quelques comprimés et me faire une injection, après avoir vérifié l'état du drain qu'on m'avait posé et des pansements. Le petit déjeuner est arrivé, liquide seulement, afin de ne pas imposer au foie un effort trop grand : « jus d'orange, sauce aux pommes, gruau coulé, cassonade, lait et café ». Après avoir absorbé tout cela, c'est-à-dire quelque dix minutes plus tard, j'étais prêt à faire face à ma principale préoccupation de la journée : comment occuper mon temps. J'ai commencé à marcher un peu dans le couloir, en m'aventurant de plus en plus loin. Puis j'ai découvert, à quelques pas seulement de ma chambre, une grande salle, avec de grandes fenêtres en saillie qui donnaient sur le jardin privé des soeurs hospitalières et, un peu plus loin, de l'autre côté de l'avenue du Parc, sur le parc Jeanne-Mance et le mont Royal. Puis, plus intéressant encore, il y avait, de chaque côté de ces grandes fenêtres, un petit balcon avec deux fauteuils.
Comme il faisait très beau et très chaud, j'étais ravi de pouvoir m'asseoir sur un de ces balcons et d'y passer de longues minutes à rêver, à lire ou tout simplement à admirer le jardin des soeurs, pas très fleuri, mais très agréablement planté d'arbres et d'arbustes d'essences diverses. Finalement, je pouvais jouir du soleil, de l'air, du calme, de la vue sur un jardin, sur un parc, sur la montagne et, en tournant légèrement la tête vers la gauche, sur tout le centre-ville de Montréal. Je n'ai pas de balcon chez moi et, paradoxalement, il fallait que je sois hospitalisé pour pouvoir profiter d'un balcon, comme si j'étais dans un grand hôtel. Au fond, l'Hôtel-Dieu portait bien son nom... Où donc aurais-je pu profiter du soleil de cette façon, à peine vêtu d'une légère blouse de coton, avec une vue magnifique, sans voisin immédiat car, étrangement, j'étais toujours seul sur l'un ou l'autre dec es deux balcons, sauf durant quelques minutes où un infirmier est venu manger son sandwich à côté de moi. Comme il fallait que je boive beaucoup d'eau et que, par conséquent, je doive aussi l'éliminer, j'ai souvent fait l'aller-retour entre ma chambre et ce balcon et c'est ainsi que j'ai passé la plus grande partie de mon temps ce lundi trois juillet, lendemain de l'opération chirurgicale pour m'enlever la vésicule biliaire. Quand j'ai rencontré le chirurgien, le mardi suivant, et qu'il m'a dit que je pouvais rentrer chez moi, j'avais l'air plus en santé que lorsque j'étais arrivé ; j'étais bronzé comme je ne l'ai pas été depuis des années.


Voilà, au fond ce qu'au départ je voulais raconter : ces quatre jours de « vacances » passées à l'hôpital, où j'ai été très bien reçu et très bien traité, où l'on s'est occupé de moi comme personne ne l'a fait ces dernières années, sauf mon charmant voisin par moments quand il était là, avant qu'il n'entreprenne pour de bon sa carrière d'acrobate...

En sortant de l'hôpital, le mardi quatre juillet, de nombreuses tâches m'attendaient, auxquelles je ne pouvais pas vraiment me soustraire, au risque de retarder de plusieurs semaines, voire de quelques mois l'avancement de certains dossiers que je trouvais importants. Officiellement, j'étais en convalescence pour un mois ; j'avais avisé mon employeur que je n'irais pas au travail durant quelques semaines, sauf un jour ou deux pour régler certaines affaires urgentes et ramasser mes affaires avant les vacances car le bureau serait fermé durant deux semaines. J'étais donc en congé de mon emploi alimentaire, mais je ne pouvais pas vraiment abandonner les responsablilités que j'assume, bénévolement, à la présidence de l'association professionnelle...

Je devais me reposer, mais je n'en avais pas le temps... Heureux de mon séjour à l'hôpital, qui m'avait forcé à me reposer durant quatre jours, et heureux aussi de rentrer chez moi, de retrouver ma musique, mes livres, mes outils de travail, mon ordinateur, Internet, etc... J'avais du pain sur la planche, mais en même temps, j'avais envie d'écrire, de raconter ce que je venais de vivre. Il s'agissait pour moi d'une expérience intéressante, positive, et je sentais le besoin de l'écrire, ne serait-ce que pour moi-même. Je ne savais pas au départ que ce serait aussi long et, honnêtement, je ne croyais pas qu'on se donnerait la peine de lire jusqu'à la fin ces deux longs billets et... d'en réclamer la suite. Mon intention, au départ, c'était de parler du balcon, du soleil, des vacances... et non des détails au sujet de l'hospitalisation elle-même... Mais voilà que, deux jours après avoir commencé ce long récit, j'ai été pris dans un tourbillon d'activités qui m'ont pris du temps, qui m'ont fait perdre le fil de ce récit en me prenant un peu mon âme, en quelque sorte.

Quand j'ai commencé ce récit, je me sentais bien. J'avais retrouvé ma sensibilité, ma capacité de m'émouvoir, de bien ressentir les choses. Je me sentais sensible et vulnérable ; un rien me faisait pleurer, de joie comme de tristesse. J'aurais voulu avoir près de moi quelqu'un avec qui je puisse partager ces émotions, avoir quelqu'un que j'aurais pu serrer contre moi et embrasser, quelqu'un avec qui partager un repas, etc. Mais ce n'était pas le cas.

Et, le temps passant, je me suis senti tout à fait déphasé. Je devais être en convalescence, me reposer, mais j'étais très pris par des obligations. À défaut de pouvoir partager avec un être proche des émotions, des confidences, j'aurais voulu pouvoir écrire des pages personnelles mais, au lieu de cela, je devais rédiger des rapports, concevoir et élaborer des stratégies d'affaires, etc. J'ai été si bien happé par les responsabilités habituelles que je n'avais plus d'énergie ensuite pour m'occuper de ce qui me touchait vraiment et dont j'avais retrouvé le chemin...

Puis un jour, il m'a fallu décrocher totalement. J'ai eu besoin de ne rien faire. J'étais fatigué. J'avais besoin de dormir. Les quelques heures de la journée au cours desquelles je ne dormais pas étaient consacrées aux courses, à la préparation des repas, aux repas eux-mêmes, à la lecture, à quelques brefs commentaires laissés à la suite de la lecture de quelques blogues. Je ne pouvais pas vraiment répondre aux commentaires laissés ici, à la suite des deux billets précédents car je voulais d'abord écrire cette troisième partie mais... je n'y arrivais pas. J'en suis désolé. Il m'aura fallu de nombreuses tentatives pour arriver à écrire ce billet, qui ne ressemble en rien à ce que j'avais en tête au départ ; j'ose espérer que je pourrai ensuite retrouver le goût et la capacité d'écrire plus régulièrement, des billets plus... courts et plus légers.

Merci de votre patience et de votre compréhension. Merci aussi de votre impatience si tel a été le cas...

Voici une photographie de l'Hôtel-Dieu de Montréal. Le salon vitré auquel je fais allusion se trouve à chaque étage au centre du pavillon le plus foncé, qui donne sur le jardin. Je me trouvais au quatrième étage, et les fenêtres de ma chambre, à quelques mètres seulement de ce salon vitré et des deux balcons, donnaient aussi sur le même jardin et sur le parc... (en cliquant sur les images, vous devriez pouvoir les agrandir).


Voici une image, prise par un autre patient de l'Hôtel-Dieu, et qui montre la vue qu'il avait de sa chambre ; c'est à peu près la vue que j'avais de la mienne, sauf que j'étais un peu plus haut : les arbres du premier plan ne me paraissaient pas si près. Ce que l'on ne voit pas sur cette image, c'est tout le centre-ville, qui se trouve à gauche de ce jardin, quelques rues plus loin... J'ai donc emprunté cette image à un autre patient de l'Hôtel-Dieu, dont j'avais lu le blogue il y a près d'un an, mais dont j'ai malheureusement perdu l'adresse ; j'avais conservé cette image, sans me douter qu'un jour j'aurais l'occasion de l'avoir sous les yeux en format réel.

vendredi 4 août 2006

Mon anniversaire...


... s'en vient à grands pas : ce sera dans 21 jours.

jeudi 6 juillet 2006

Quatre jours loin de chez moi... (2e partie)

Plus tard, vers la fin de la journée de ce ce même samedi 1er juillet, le mystérieux chirurgien est apparu aussi subtilement qu'il était disparu un peu plus tôt. Sans transition, à la manière des enfants et des grandes personnes qui ont conservé la même pureté, je l'entendis prononcer ces mots comme dans un souffle : « Nous allons opérer. Ce sera probablement dimanche matin, vers neuf heures. » Voyant à mon expression et à mon calme que je ne m'y opposerais pas, il est reparti, me laissant aussi songeur que si j'étais devenu moi-même l'un des personnages de ces contes où les messagers apparaissent et disparaissent sans laisser de trace. Je ne prétendrai pas que le chirurgien en question était l'archange Gabriel ; au lieu de m'annoncer qu'on allait m'inséminer un être de chair, on venait de m'apprendre qu'on allait m'en enlever un morceau.

Loin de m'inquiéter, la nouvelle m'intriguait. Je trouvais que depuis la veille, sans que j'aie fait quoi que ce soit pour qu'il en soit ainsi, ma vie avait pris une tournure intéressante. Je n'étais plus le maître à bord, qui acquiesce ou qui rejette ce qu'on lui propose ; ou plutôt : je m'abandonnais totalement à ce qui m'arrivait. Tout le monde autour de moi (les médecins, les infirmières, les préposés) semblait savoir ce qu'il faisait et ils me semblaient tous avoir à coeur mon plus grand bien, celui de faire en sorte que la douleur avec laquelle j'étais arrivé ne soit plus là à mon départ et ne revienne plus jamais. Sans inquiétude et sans question superflue, je m'abandonnais en toute confiance et je prenais plaisir à découvrir au fur et à mesure ce qui m'arrivait. Je ne dirais pas que j'observais tout cela avec le regard objectif du journaliste ou avec la curiosité du scientifique ; j'étais plutôt amusé d'être au centre d'une expérience dont j'étais l'objet principal. Que je ne sois pas l'objet d'une expérience unique ne me touchait pas du tout, que d'autres aient vécu cela avant moi ne m'importait pas (j'en étais plutôt rassuré) ; ce que je trouvais intéressant, c'était que cela m'arrive à moi.

Ayant retrouvé mon lit-voiture, sur lequel on me transportait d'une salle, d'un étage, d'un pavillon à l'autre, je repris la direction de l'urgence, toujours aussi bien conduit par un jeune homme ou une jeune fille qui devrait donner des leçons de conduite à nos automobilistes aussi irrespectueux qu'irresponsables. Arrivé à l'urgence, on me dit qu'on allait m'installer dans un coin un peu plus tranquille ; quand j'y fus, je me suis rendu compte que j'étais toujours à l'urgence, mais dans l'une des salles d'observation. On m'installa au bout d'une pièce ; à ma gauche, il y avait donc un mur et, à ma droite, trois voisins, séparés les uns des autres par un rideau. Je me reposai un peu puis, m'étant fait une idée des lieux, j'entrepris d'aller explorer un peu, question de passer le temps et de voir ce qui se tramait autour. Grâce aux injections de morphine, je ne ressentais plus de douleur. Un infirmier avait senti que je n'avais pas envie de rester toujours au lit ; il m'offrit une deuxième de ces blouses sans bouton qui laissent à découvert les fesses de tous les patients, riches ou pauvres, beaux ou laids ; j'enfilai la deuxième blouse par-dessus l'autre, mais avec l'ouverture en avant cette fois : je pouvais alors circuler sans devoir tenir les bords de la blouse pour éviter qu'elle ne s'ouvre trop grand. Puis ce fut l'heure du repas. Comme j'avais fait tous les tests possibles, je n'avais plus besoin d'être à jeun. J'ai donc eu droit à une soupe légère, à une assiette de boeuf au jus avec une purée de carottes et des haricots jaunes, puis à une crème caramel avec du thé (ou ce que l'on appelle du thé dans les hôpitaux : une tasse de plastique contenant de l'eau chaudasse dans laquelle on dépose soi-même un sachet de poussière de thé). À l'exception du thé, le reste était bon et comme je n'avais pas mangé depuis vingt-quatre heures, j'étais content.

La soirée s'est passée un peu comme avant le repas. J'alternais les promenades dans les couloirs environnants et les périodes de repos où, allongé sur mon lit, j'écoutais les conversations des voisins, essayant de comprendre pourquoi ils étaient là, qui ils étaient... Puis, la fatigue aidant, mes périodes de repos et de sommeil étaient de plus en plus longues, interrompues parfois par la visite d'une infirmière ou d'une technicienne venant chercher des renseignements pour mon dossier de candidat à la chirurgie. À vingt-trois heures, alors que je dormais, je sentis que mon lit commençait à bouger ; le préposé qui ne voulait pas me réveiller m'annonça qu'on m'avait trouvé une place dans une chambre, au quatrième, et qu'il allait m'y conduire. En arrivant dans la chambre, je vis un jeune homme qui se tordait de douleur sur un lit auprès duquel on allait rouler le mien. Le préposé prononça quelques mots d'excuses à l'intention du jeune homme, qui ne semblait pas trop conscient de ce qui se passait autour de lui ; il avait assez de sa souffrance pour ne pas avoir à s'intéresser à celle des autres. Toute la nuit, je l'entendis gémir, pleurer, vomir, crier son découragement devant cette souffrance qui ne le quittait pas, en dépit de tous les médicaments qu'on lui faisait ingurgiter. J'appris le lendemain qu'il souffrait ainsi depuis deux semaines, seul chez lui, et qu'il venait de se décider à se rendre à l'hôpital. Les derniers tests révélaient que, depuis quelques semaines, il était porteur du VIH ; la fièvre était haute (sa température se maintenait autour de trente-neuf degrés), la migraine était constante et insupportable et les nausées ne lui laissaient pas beaucoup de répit. Je me considérais heureux de n'avoir malgré tout qu'un léger problème dont on allait bientôt me débarrasser.

À six heures, on vint me donner des médicaments, me faire des injections, me donner quelques instructions pour me préparer à la chirurgie. J'écoutais attentivement tout ce qu'on me disait et je suivais à la lettre les instructions, comme l'élève docile que j'ai d'abord été... avant de devenir le doux délinquant que je suis. Je devais être à jeun. Je fis ma toilette et je restai allongé dans mon lit en attendant que l'on vienne me chercher. À neuf heures, on commença à s'affairer : on m'attendait à la salle d'opération et l'infirmière devait encore me donner une injection, ce qu'elle fit dans le couloir alors que, sur mon lit roulant, j'étais en route vers un autre pavillon, où j'avais rendez-vous avec mon mystérieux personnage.

On me fit emprunter plusieurs couloirs, quelques ascenseurs ; puis je franchis plusieurs portes ; de plus en plus la température des couloirs était froide. Finalement, on m'immobilisa dans un grand hall ; une femme charmante vint me voir, se présentant comme l'anesthésiste, me posa quelques questions pour évaluer les difficultés et les risques qui pourraient se présenter. Pendant ce temps-là, j'avais entendu dans les hauts-parleurs qu'on avait appelé mon chirurgien ; fidèle à son personnage, il arriva comme sur un nuage ; je le vis devant moi, debout, silencieux, les bras croisés, un léger sourire aux lèves qui semblait dire : « Comment, vous m'avez appelé et vous n'êtes pas prêts ? » L'anesthésiste murmura un bref : « Plus qu'une minute, Docteur X. » Puis on me conduisit dans un salle blanche, immaculée, éclairée comme s'il devait s'y passer quelque chose d'important. C'est assez impressionnant, une salle d'opération, surtout quand on la regarde d'en bas. L'anesthésiste et son assistante s'amusèrent en me faisant la conversation et, étrangement, j'avais toujours ce sentiment de me trouver dans un conte. L'anesthésiste, d'un air taquin, demanda à son assistante si elle n'avait pas remarqué qu'il manquait quelque chose dans cette salle d'opération. « Quoi donc ? », osa candidement l'assistante. « Un masque pour le patient », finit par répondre l'anesthésiste, en riant. On trouva le masque, qu'on m'appliqua sur la bouche et le nez en me disant qu'on allait m'injecter des médicaments avec de l'oxygène et en me demandant de penser à quelque chose d'agréable ; durant quelques secondes, j'eus le temps de penser à quelques personnes que j'aime, puis... à la Provence et... plus rien.


Je me réveillai dans une autre salle ; pendant quelque temps, je crus que le conte était terminé. J'éprouvais quelques douleurs, au cou, aux épaules ; ce n'étaient que des tensions. J'étais un peu impatient et la personne qui était chargée de me surveiller avait beau répéter que c'était normal après une anesthésie, une opération, je ne comprenais pas pourquoi elle ne s'empressait pas de me soulager, de me masser le cou, les épaules. Enfin, on vint me chercher pour me conduire à ma chambre, où j'ai passé le reste de la journée à dormir, à répondre aux questions des infirmières, à faire ce que l'on me demandait de faire, à prendre ce que l'on me donnait. Puis j'appris que je pouvais aussi demander si je voulais quelque chose ; si j'avais mal, il ne fallait pas attendre que la douleur soit trop grande ; il fallait le dire et on me soulagerait aussitôt. « Soulager », cela semble le mot magique de tout le milieu médical ; tout le monde l'emploie. Je n'en abusai point, mais j'eus ma part de soulagement.

Suite et fin au prochain épisode.

mardi 4 juillet 2006

Quatre jours loin de chez moi... et pourtant si près.

Il m'est arrivé ces jours derniers ce qui ne m'était jamais arrivé auparavant, du moins durant plusieurs jours d'affilée. Pendant quatre jours et quatre nuits, sans que je l'aie auparavant décidé, j'ai été pris en charge. Moi qui jongle avec le temps et les énergies disponibles, qui passe la plus grande partie de mon temps à planifier, organiser et contrôler (il faut bien vérifier si les résultats sont à la hauteur des efforts fournis), j'ai renoncé vendredi soir, provisoirement, à ce pouvoir précieux que j'exerce sur moi-même, et à celui de stimuler le plus possible mes neurones et ceux de quelques personnes qui ont accepté de travailler avec moi à l'atteinte de certains objectifs.

Pendant quatre jours, je n'ai plus eu besoin de planifier, d'organiser ; plus besoin de penser à ce que j'allais faire de mes longues journées et des mes courtes nuits. On le faisait pour moi. Du réveil au coucher, du coucher au réveil (sans fin, autrement dit), ma vie était prise en charge (je ne dirais pas forcément que tout ce qui compose normalement ma vie était pris en charge, mais au fond, ce qui ne l'était pas n'avait plus beaucoup d'importance). J'ai passé quatre nuits et quatre jours dans ce qui est sans doute le plus grand et le plus ancien « hôtel » de Montréal. Moi qui aime bien les vieilles pierres, j'étais bien entouré. Et puisque j'aime aussi la verdure, les parcs, les jardins, je dois dire que j'ai été comblé sur ce point aussi.

J'étais rentré chez moi jeudi soir après ma journée de travail, heureux de profiter encore de quatre jours de liberté (je ne travaille pas le vendredi et le lundi était, pour moi, férié) ; en rentrant, jeudi soir, je m'étais arrêté à la Grande Bibliothèque prendre quelques livres qui, durant ces quatre jours de liberté, allaient alimenter mes réflexions et nourrir mes projets de stratégies... Voìlà qui était bien planifié. Mais souvent, certains diront : toujours, l'inattendu arrive.

Alors que je commençais à travailler sur certains dossiers, vendredi matin, j'ai commencé à me sentir mal. Je ne savais pas ce que j'avais au juste, mais je ne me sentais pas bien. En regardant l'heure, je me suis rendu compte qu'il y avait déjà quelques heures que j'avais pris mon petit déjeuner, bien arrosé de thé noir ; je me suis préparé un peu de poulet froid, une salade d'épinards, un fruit. J'ai mangé, assez rapidement, et je me suis remis au travail mais, plus le temps passait, plus le malaise ressenti plus tôt s'imposait. J'essayais de lui trouver une cause probable et de lui apporter une solution appropriée. Je ne m'occupe pas toujours assez bien de mon corps et je néglige la plupart du temps les signaux qu'il m'envoie, mais il m'arrive de le comprendre assez bien et de lui donner ce qu'il réclame. J'avais beau faire, être aux petits oignons avec lui, ce vendredi, on dirait qu'il avait décidé de me bouder et de ne rien accepter de ce que je lui offrais. Plus le temps passait, plus je m'inquiétais, car je savais que les ressources disponibles en cas de besoin, allaient se faire rares : les commerces allaient fermer, les amis aller dormir, etc. Heureusement, un copain de Paris, à qui je n'avais pas parlé depuis plus d'un an, a eu la bonne idée de m'aborder sur MSN et de demander de mes nouvelles ; je n'ai pas pu lui cacher qu'à ce moment précis j'étais un peu inquiet. Il m'a conseillé ce que j'aurais aussi conseillé à un ami, mais les conseils que l'on donne sont tellement plus intéressants que ceux que l'on reçoit. Comme il était déjà tard à Paris et qu'Édouard était très fatigué, il m'a demandé de suivre son conseil et de lui envoyer un message aussitôt. Édouard est allé se coucher et... moi de même. Sauf que le sommeil ne venait pas si facilement ; j'avais beau faire semblant de ne pas vouloir dormir, comme je fais parfois, pour arriver à dormir comme si je ne le voulais pas, le malaise n'avait fait qu'augmenter et s'était transformé en douleur réelle.

Je me suis donc décidé à composer ce numéro que l'on garde sous la main en espérant n'avoir jamais à s'en servir... On m'a vite posé quelques questions très claires auxquelles on voulait des réponses aussi nettes ; puis, en moins d'une minute, on avait saisi le besoin et on m'a dit : « Ne bougez pas, on vous envoie une limousine... euh : une ambulance ». « D'accord, dis-je, je m'habille. » « Pas du tout ! Ne faites rien du tout ! Installez-vous le plus confortablement possible et attendez ; les ambulanciers seront là dans deux minutes. » Ne le répétez pas, et ne faites surtout pas comme moi si jamais on vous envoie une limousine... une ambulance (je n'arrive pas à me faire à ce mot) ; je me suis habillé, j'ai pris mes clés et j'ai attendu les ambulanciers à la porte de l'ascenseur. En me voyant, ils ont cru que je les avais appelés pour quelqu'un d'autre, puisque je n'avais pas l'air mourant, mais ils ont bien voulu me conduire, non sans faire rapidement quelques vérifications et sans me demander où je voulais aller. J'ai opté pour le plus près, à trois pas de chez moi ; on a vérifié et on voulait bien m'y accepter : on m'a donc conduit à l'Hôtel-Dieu.

Comme il s'agissait d'une longue fin de semaine et qu'en plus, avec le début du Festival du Jazz de Montréal et de toutes les célébrations qui se déroulent en ce moment à Montréal, j'ai cru que les urgences de tous les hôpitaux de Montréal, surtout ceux du centre-ville, allaient déborder d'accidentés et de blessés de toutes sortes, d'intoxiqués à toutes les substances ; ce n'était pas le cas. L'urgence de l'Hôtel-Dieu était relativement calme et on s'est vite occupé de moi ; j'ai eu le temps de me dire que toutes ces horreurs que l'on raconte sur les urgences, ce n'est donc pas toujours vrai, si ce l'est parfois. Deuxième agréable surprise : le médecin qui est venu m'examiner sommairement était... celui-là même qui m'avait soigné durant plusieurs années. Il m'a évidemment reconnu et nous avons échangé quelques nouvelles (l'état de la situation le permettait ou, en d'autres mots, le temps que l'on prend à établir des relations cordiales avec les autres n'est jamais perdu).

Je n'ai évidemment pas dormi cette nuit-là. Après la vérification des signes vitaux (tension, température, pouls), j'ai eu droit à des radiographies puis à des échographies. Bien entendu, on m'avait rapidement fait une injection de morphine pour contrôler la douleur qui était devenue difficilement tolérable. Plus tard, en après-midi, on a fait venir spécialement pour moi la technicienne en médecine nucléaire afin de faire d'autres tests qui allaient permettre de confirmer ou d'infirmer les tests précédents. Par moments, il y a eu jusqu'à trois médecins présents en même temps. De quoi me rassurer ou, au contraire, m'inquiéter ; je me sentais néanmoins entre bonnes mains. Je n'aime pas beaucoup l'idée de m'allonger sur une planche à repasser et que l'on me fasse ainsi entrer dans ce qui pourrait ressembler à un cercueil (quand je serai mort, ça me dérangera probablement moins), mais la médecine nucléaire constitue un réel progrès et on ne peut pas refuser de s'y soumettre. L'ennui, c'est que je suis quelque peu claustrophobe et l'obligation de rester totalement inerte sur une minuscule planche inconfortable durant une heure et demie n'avait rien pour me faire rire, même si la jeune femme qui me torturait était on ne peut plus gentille, m'expliquant tout ce que je ne songeais même pas à lui demander. Il faut dire qu'avant de me faire passer ainsi très précisément quatre-vingt-dix minutes dans cette machine qui faisait son cinéma à raison de quatre-vingt-dix séquences d'une minute, on m'avait injecté un liquide luminescent qu'on a fait suivre de morphine pour forcer l'organisme à révéler ses secrets.

Quelques minutes après avoir donné à la science une série de photos de mes organes internes, j'ai vu apparaître devant moi un médecin, qui avait l'air de s'arrêter là comme en passant, pour me faire la conversation ; j'ai vite compris, à sa voix suave, à ses lunettes très distinguées et à la qualité de son bronzage, que je n'avais pas affaire à un urgentiste : le docteur en question était chirurgien. « Vous allez donc m'enlever un morceau ? », lui ai-je alors demandé. « Pas forcément », m'a-t-il répondu. « J'ai regardé rapidement les résultats des tests, mais je ne suis pas absolument certain encore de ce qu'il faut faire ; il y a plus d'un scénario possible. Nous en reparlerons. » Et il m'a quitté comme il était venu, comme un personnage enchanté dans un conte pour enfants ou pour adultes attardés.

La suite au prochain épisode (mercredi ou, plus probablement, jeudi).