Où que nous habitions dans le monde, du moment que nous circulons un peu, que ce soit de manière concrète, physique, ou par l'un des nombreux moyens de communications, nous connaissons à peu près tous des personnes qui vivent aux États-Unis, ce pays immense, juste au sud d'un autre pays qui s'étend, tel que le répète sa devise,
a mari usque ad mare, « d'un océan à l'autre » (du temps d'un premier ministre canadien qui aimait provoquer le Québec et qui a fait en sorte que celui-ci n'adhère pas à la constitution canadienne, on aimait dire de ce pays qu'il s'étendait « d'un trou d'eau à l'autre »). Nous connaissons donc des personnes qui vivent aux États-Unis et, la plupart du temps, nous avons pour ces personnes des sentiments agréables, d'estime, d'amitié ; et c'est normal d'avoir de l'estime ou de l'amitié pour ces personnes, puisque généralement nous les avons choisies.
Il faut toutefois reconnaître que, la plupart du temps, lorsque nous parlons des « Américains », c'est plutôt pour s'en distinguer que pour s'y associer de quelque façon que ce soit. Leurs excès, leur mégalomanie, leur manque de culture et de finesse, leur ignorance du monde et des cultures des autres peuples de la Terre à moins que ces connaissances puissent leur servir concrètement, leur refus de limiter leurs émanations polluantes qui menacent la planète entière, etc., les raisons sont nombreuses d'entretenir envers ce peuple qui aime bien se définir comme un « melting pot » des perceptions négatives, des griefs...
Pays riche, les États-Unis, que ce soit par la voix de ses dirigeants politiques ou par celle de ses gens d'affaires, agissent dans le monde selon un principe bien connu, érigé chez eux en véritable religion : la raison du plus fort est toujours la meilleure.
Pour eux, la langue, la culture, le patrimoine architectural, artistique, etc., c'est l'équivalent du pétrole ou de leurs bagnoles : c'est la loi du marché qui devrait prévaloir dans les échanges internationaux, c'est-à-dire, encore une fois, la loi du plus fort. Ils respectent bien les produits culturels, à condition que ce soit les leurs qui dominent.
Le Québec et le Canada sont des voisins de cet immense pays et, que nous le voulions ou pas, nous sommes condamnés à nous entendre et à entretenir avec eux des échanges commerciaux.
Or, vers la fin des années 1980, le gouvernement canadien, sous la direction du premier ministre Brian Mulroney, avait poursuivi des négociations avec les États-Unis et le Mexique, afin d'en venir à un traité commercial favorisant le libre-échange entre les produits commerciaux de ces trois pays. Le premier janvier 1994, l'ALENA ou l'Accord de libre-échange nord-américain est entré en vigueur.
« En bon français, on devrait dire
Accord nord-américain de libre-échange et non
Accord de libre-échange nord-américain, mais les responsables ont jugé l'acronyme
ALENA préférable à
ANALE », peut-on lire
ici.
(On se demande bien pourquoi cette préférence d'acronyme : c'est à croire que les dirigeants états-uniens ne voulaient pas voir trop clairement exprimées leurs réelles intentions de pratiques commerciales).

Le
préambule de ce traité dit ceci :
Le Gouvernement du Canada, le Gouvernement des États-Unis d'Amérique et le Gouvernement des États-Unis du Mexique, ayant résolu
- DE RENFORCER les liens privilégiés d'amitié et de coopération entre leurs nations,
- DE CONTRIBUER au développement et à l'essor harmonieux du commerce mondial ainsi qu'à l'expansion de la coopération internationale,
- DE CRÉER un marché plus vaste et plus sûr pour les produits et les services produits sur leurs territoires,
- DE RÉDUIRE les distorsions du commerce,
- D'ÉTABLIR une réglementation claire et mutuellement avantageuse de leurs échanges commerciaux,
- D'ASSURER un environnement commercial prévisible propice à la planification d'entreprise et à l'investissement,
- DE FAIRE FOND SUR leurs droits et obligations aux termes de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce et d'autres instruments multilatéraux et bilatéraux de coopération,
- D'ACCROÎTRE la compétitivité de leurs entreprises sur les marchés internationaux,
- DE FAVORISER la créativité et l'innovation et d'encourager le commerce de produits et de services faisant l'objet de droits de propriété intellectuelle,
- DE CRÉER de nouvelles possibilités d'emploi et d'améliorer les conditions de travail et le niveau de vie sur leurs territoires respectifs,
- DE S'ACQUITTER de tout ce qui précède d'une manière compatible avec la protection et la conservation de l'environnement,
- DE PRÉSERVER leur liberté d'action relativement à la sauvegarde du bien public,
- DE PROMOUVOIR le développement durable,
- DE RENFORCER l'élaboration et l'application des lois et règlements en matière d'environnement, et
- DE PROTÉGER, d'accroître et de faire respecter les droits fondamentaux des travailleurs,
SONT CONVENUS de ce qui suit : (On trouvera ici le texte complet de cet accord).
Le Québec a fortement appuyé les négociations qui ont conduit à la signature de ce traité ; on peut même dire que c'est grâce au Québec si le gouvernement canadien a pu le signer. Car le Québec y a cru, étant persuadé qu'un traité commercial du genre ne pouvait qu'être favorable à ses entreprises, à son commerce, à son économie.
Je ne suis ni économiste, ni analyste commercial, mais il semble que depuis l'entrée en vigueur de ce traité commercial, le premier janvier 1994, il y aura eu plus de bienfaits que d'inconvénients à ce traité de libre-échange entre le Canada, dont le Québec, les États-Unis et le Mexique.
Sauf que pour les entreprises et les dirigeants états-uniens, tout traité de libre-échange est bon dans la mesure où ils conservent leur domination ; dans le cas contraire, ils imposent des droits compensateurs sur les produits importés.
C'est ce qui est arrivé depuis 2002. Les entreprises forestières états-uniennes, estimant que l'importation de bois d'oeuvre canadien menaçait leur industrie ont exigé de leur gouvernement qu'il impose des droits compensateurs (une taxe à l'importation) aux entreprises canadiennes. Depuis 2002, ces droits compensateurs ont coûté à l'industrie canadienne plus de cinq milliards de dollars et continuent de coûter 100 millions de $ par mois à cette industrie.
Depuis quelques années, le gouvernement canadien essayait de faire comprendre aux dirigeants états-uniens que ces droits compensateurs allaient à l'encontre du traité de l'ALENA et qu'ils devaient y mettre fin. Or, pour le gouvernement fondamentaliste du W Buisson maudit, ces questions de droits compensateurs étaient le dernier de ses soucis ; il avait d'autres chats à fouetter.
Le 10 août 2005, le tribunal d'appel de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) donnait raison au Canada et estimait que les droits exigés par les États-Unis étaient illégaux en vertu de leur propre législation et des accords de l'ALENA. Or ce gouvernement, qui aime bien se placer au-dessus des lois qui ne lui conviennent pas, n'acceptait tout simplement pas cette décision et voulait négocier avec le Canada.
Prenons un exemple à une échelle réduite. Supposons que je possède à la campagne un vaste domaine que mon voisin doit contourner pour aller chercher son bois de chauffage sur un autre lot qu'il possède. Il me demande si nous ne pourrions pas nous entendre pour qu'il puisse emprunter un chemin de terre battue qui traverse mon terrain afin d'arriver plus directement à son lot boisé sans devoir faire un immense détour. Nous concluons une entente : en échange du libre-passage sur mon terrain, il promet de déneiger les entrées lorsque la neige sera abondante. Chacun est content de cet accord. Sauf qu'un jour je me rends compte qu'il fait un profit intéressant en vendant son bois, alors je lui réclame 1 000 $ à chaque fois que je le vois passer. Non seulement ce n'est pas ce qui avait été conclu, mais en plus c'est illégal. Mon voisin a beau protester, il paie la rançon à chaque fois car il a besoin de son bois et de l'argent qu'il lui rapporte. Il essaie de me faire entendre raison mais j'ai la tête dure. Quand il en a assez, il s'adresse aux tribunaux ; ceux-ci voient l'extorsion criminelle dont il est victime et me condamnent à rembourser le voisin illégalement lésé : 500 000 $ que j'ai réussi à lui extorquer. Je refuse de rembourser et j'essaie de négocier avec lui ; il refuse de me parler et exige son argent. Or un jour j'ai besoin d'un service qu'il est le seul à pouvoir me rendre ; je vais le voir et il refuse de m'aider si je ne lui rembourse par son argent. Je lui propose de négocier. Pour essayer d'en finir avec ce conflit qui risque d'empoisonner nos vies et me basant sur le principe qu'un bon arrangement vaut mieux qu'un deuxième bon procès, je lui propose de lui rembourser seulement 400 000 $ sur les 500 000 $ dont je l'ai lésé. Il accepte et empoche les 4000 000 $. Et moi je m'en tire bien : je lui ai volé 500 000 $ mais je n'ai été obligé que de lui rembourser 400 000 $ ; je fais un profit net de 100 000 $, soit 20 %. Il sera intéressant de recommencer bientôt, à la première occasion.
C'est exactement ce qui se passe entre le Canada et les États-Unis. Le gouvernement canadien vient d'accepter une entente selon laquelle le gouvernement des États-Unis rembourse quatre des cinq milliards qu'il a illégalement sous-tirés aux entreprises canadiennes. Comme un voleur de grand chemin, comme tous ces jeunes qui font sur les plus jeunes du « taxage » pour s'enrichir facilement aux dépens des plus faibles, le gouvernement des États-Unis vient d'empocher un millard de $ illégalement perçu. Quelle belle moralité ! Quelle belle preuve d'amitié, entre voisins ! Et surtout : quel beau message envoyé aux entreprises de ce charmant pays, les States : plaignez-vous, exigez des droits compensateurs et nous les empocheront pour vous. Et quand les tribunaux exigeront que nous les rendions, nous en conserverons 20 %... ou plus !
p. s. : On aura peut-être remarqué que, sauf une fois au début, je me suis appliqué dans ce texte à ne pas employer l'adjectif « américain » pour qualifier les citoyens, les institutions, les produits, les politiques de ce pays qui s'appelle les États-Unis. Je sais qu'ils aiment bien se gargariser de ce mot « America » dans lequel ils mettent tout leur honneur, mais c'est encore une fois de l'usurpation : l'Amérique ne leur appartient pas ! Et un « Américain », c'est aussi bien un habitant du Chili, du Mexique, du Brésil, du Canada, du Québec, qu'un États-Unien.