
Je conserve de mon enfance assez peu de souvenirs. J'ai probablement voulu jeter un voile sur ces premiers chapitres de ma vie et il suffirait probablement de peu de chose pour que je consente à lever un coin du voile pour en arriver à faire la lumière sur les raisons qui m'ont amené à vouloir « oublier » ces bases sur lesquelles j'ai tenté par la suite de construire quelque chose de solide.
Fils, frère, beau-frère d'institutrices et d'instituteur, j'ai été un élève sage. J'ai habité l'école et durant quelques années, je m'y sentais chez moi. Presque toujours premier de classe, j'étais, du moins à l'école, l'enfant modèle. Je ne peux pas dire que cela m'ait permis de me faire de nombreux amis, surtout pas à l'adolescence quand la timidité, la conscience de soi, la pudeur sont venues compliquer encore davantage les relations avec mes camarades. Les hommes dans nos familles étaient assez peu présents : très souvent, ils devaient aller travailler à l'extérieur du village ; dans certains cas, ils pouvaient revenir à la maison à chaque fin de semaine, dans d'autres, ils ne revenaient qu'après quelques mois d'absence. Quand ils étaient à la maison, ils semblaient aussi à l'aise qu'un poisson dans un fauteuil et ils en devenaient muets comme des carpes.
Les seuls modèles masculins que les adolescents pouvaient avoir sous les yeux restaient les instituteurs, assez peu nombreux, les quatre ou cinq commerçants et le curé du village. Le moins que je puisse dire, c'est que je n'étais pas très inspiré par tous ces exemples. Non pas parce que ces adultes avaient des comportements qui soient repréhensibles. Ils manquaient simplement d'idéal, de rêve ; du moins c'est la perception que j'en avais. Certains professeurs pouvaient néanmoins inspirer le goût de la connaissance même si je sentais que, bien souvent, leurs connaissances ne semblaient pas dépasser le contenu de nos programmes scolaires.
Les livres, autres que les manuels scolaires, n'existaient pas dans notre environnement. Puisque ma mère enseignait et qu'elle devait à l'occasion commander des manuels, j'ai eu la chance un jour d'avoir mon propre dictionnaire, le Nouveau Larousse classique ; j'en ai passé des heures à lire la définition des mots ; quand venait le temps de rédiger des compositions, j'avais cette chance de pouvoir puiser dans cet immense réservoir pour y trouver les mots les plus justes pour exprimer ce que je voulais décrire. Mon amour des mots et mon souci du mot le plus juste vient de là, à n'en pas douter. J'ai gardé ce dictionnaire, dont la couverture est arrachée et auxquel il manque des pages, car ma soeur cadette avait eu la bonne idée d'y découper des images pour illustrer ses propres travaux scolaires.
Il y avait bien eu déjà une bibliothèque municipale, mais elle était fermée et les livres prenaient la poussière dans une pièce de la salle paroissiale, sans doute parce que l'on jugeait que les lecteurs n'étaient pas assez nombreux et que cela coûtait trop cher de payer quelqu'un pour s'occuper de la bibliothèque. C'est révoltant de constater que c'est toujours la culture qui fait les frais des restrictions budgétaires de toutes les administrations. À l'époque, je ne pouvais ni m'en indigner, ni revendiquer, ne sachant même pas qu'il existât une telle chose nommée « culture » (sauf celle de la pomme de terre), une autre chose nommée « littérature »...

Dans ce contexte, je ne me souviens plus comment j'ai pu tomber un jour sur un texte que j'ai oublié, mais dont j'ai retenu très précisément les mots de cette phrase du docteur Alexis Carrel : « Tous les petits garçons rêvent de devenir des hommes ; combien d'hommes ont la méme ambition ? » Cette phrase m'a marqué et durant de nombreuses annnées, elle m'a accompagné, nourri, fait réfléchir. Elle me permettait de croire que les exemples masculins qui avaient entouré mon enfance et mon adolescence n'étaient pas les seuls modèles possibles. Si je n'avais pas encore rencontré ces maîtres qui m'inspireraient l'idéal, de nobles ambitions, cette phrase avait le mérite de nourrir en moi l'espoir d'une vie meilleure, plus stimulante, plus exaltante...
Puis un jour, je suis tombé sur ce poème de Kipling, que j'ai trouvé drôlement inspirant. Je l'ai lu et relu de nombreuses fois, et à diverses périodes de ma vie. Je viens de le relire, et je le trouve toujours aussi inspirant. Pour le plaisir de le relire, pour le rappeler à la mémoire de ceux et celles qui l'auraient oublié, et surtout pour permettre à des lecteurs égarés de le découvrir à leur tour, voici ce poème :
Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;
Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d'un seul mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;
Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;
Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un Homme, mon fils.
Rudyard Kipling, traduction de Paul Éluard




























C'est un jeune ami anglophone (qui ressemblait beaucoup au personnage principal, selon moi) qui m'avait fait découvrir cette série et, après en avoir vu quelques épisodes en sa compagnie, je ne pouvais plus m'empêcher de regarder les reprises de ces émissions... Je crois que les émissions étaient enregistrées en noir et blanc ; je ne peux pas vraiment l'affirmer puisque durant plus de huit ans, je n'ai pas eu de téléviseur chez moi et quand j'en ai acheté un, c'était un téléviseur noir et blanc...






Biographie de Gabrielle Roy par François Ricard (Éditions Boréal)







